Roman de la rose

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  • Publié le : 7 janvier 2010
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On l’a dit: rien n’est nouveau que ce qui est oublié. Cet axiome paradoxal devient plus vrai chaque jour. D’une part, la nouveauté se fait rare dans les conceptions de l’esprit; de l’autre, l’étude retrouve, à chaque heure, dans les époques les plus obscures, dans les livres les moins lus, beaucoup d’opinions et de passions, de vérités et d’erreurs, dont notre époque voudrait revendiquer ladécouverte. Par ce double progrès de la stérilité des esprits et de l’étendue des connaissances, les richesses du présent diminuent, et la valeur du passé augmente, ou plutôt le passé tend sans cesse à effacer et absorber le présent. Il faut bien admettre cette compensation, tout insuffisante qu’elle est, et se consoler comme on peut de l’originalité douteuse de tant d’oeuvres contemporaines, en rendantleur originalité véritable à d’anciennes productions ignorées ou méconnues de nos jours. Si, par malheur, tel livre qui se donne pour contenir le secret des choses révélé hier à son auteur est trop semblable à celui dont Lessing disait: Il y a dans cet ouvrage des choses neuves et des choses vraies, mais les choses neuves ne sont pas vraies et les choses vraies ne sont pas neuves, en revanchedans tel écrit négligé du moyen-âge sont enfouies des idées qu’on n’y soupçonnerait pas.
C’est ainsi qu’ayant eu la patience de lire un livre autrefois fameux, mais rarement ouvert depuis trois siècles, un livre qui passe en général pour ne renfermer qu’une allégorie galante assez fade, le Roman de la Rose, j’ai été surpris d’y trouver, avec les fadeurs qui n’y manquent point, un mouvement d’idéesscientifiques et philosophiques et une veine de satire assez remarquables pour me donner la confiance d’en entretenir le lecteur, me hâtant de profiter pour une telle entreprise, car c’en est une de lire et d’analyser le Roman de la Rose, du répit, bien passager sans doute, que nous donnent en ce moment les chefs-d’oeuvre.
Pendant long-temps, on n’a guère connu de notre poésie française dumoyen-âge que le Roman de la Rose, et encore n’en connaissait-on que le nom. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux monumens de notre vieille littérature ont été publiés; mais, quoique plusieurs soient, à beaucoup d’égards, fort supérieurs au Roman de la Rose, aucun n’a encore conquis l’espèce de notoriété attachée depuis des siècles à cet ouvrage. D’autre part, tout en continuant de le citer souvent,on ne l’a pas lu davantage. En donner une analyse détaillée, c’est donc le publier pour ainsi dire. C’est entretenir le plus grand nombre des lecteurs d’un sujet qui, sans leur être nouveau, leur est étranger. C’est satisfaire cette curiosité qu’inspire le nom souvent répété d’un personnage inconnu; c’est faire peut-être chose agréable à ceux qui aiment à savoir ce dont ils parlent, et quimettent volontiers une idée sous un mot.
Le Roman de la Rose est l’oeuvre de deux auteurs et se compose de deux parties très distinctes. Dans la première, Guillaume de Lorris eut pour but de représenter tous les effets et tous les accidens de l’amour, d’en faire un traité complet sous une forme allégorique, comme l’indiquent les deux vers placés en tête du poème:
Ci est le Roman de la Rose
Où l’artd’amour est toute enclose.
Il ajoute :
La matière est bonne et neuve.
Bonne, soit; mais neuve, c’est autre chose. L’auteur n’acheva pas son poème, qui, lui mort, fut repris et continué dans un esprit entièrement différent par Jean de Meun.
Ces deux portions du Roman de la Rose forment véritablement deux poèmes, et le premier est souvent la contre-partie ou la parodie du second. Il y a entre l’unet l’autre quarante ans de distance, et tout l’intervalle qui sépare un interprète ingénu des maximes délicates de l’amour chevaleresque encore dans sa fleur au commencement du XIIIe siècle, et un poète de la fin de ce siècle qui met à la place des graces un peu mignardes de son devancier un incroyable mélange de brutalité, de pédanterie et de verve. C’est dans cette seconde partie que le...
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