Samarqand

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  • Publié le : 1 mai 2011
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Maalouf

Samarcande
Éditions Jean-Claude Lattès, 1988. Et maintenant, promène ton regard sur Samarcande! N'est-elle pas reine de la Terre? Fière, au-dessus de toutes les villes, et dans ses mains leurs destinées? Edgar Allan POE. (1809-1849) Au fond de l'Atlantique, il y a un livre. C'est son histoire que je vais raconter. Peut-être en connaissez-vous le dénouement, les journaux l'ontrapporté à l'époque, certains ouvrages l'ont consigné depuis : lorsque le Titanic a sombré, dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, au large de Terre-Neuve, la plus prestigieuse des victimes était un livre, exemplaire unique des Robaiyat d'Omar Khayyam, sage persan, poète, astronome. De ce naufrage je parlerai peu. D'autres que moi ont pesé le malheur en dollars, d'autres que moi ont dûment recensé cadavreset ultimes paroles. Six ans après, seul m'obsède encore cet être de chair et d'encre dont je fus, un moment, l'indigne dépositaire. N'est-ce pas moi, Benjamin 0. Lesage, qui l'ai arraché à son Asie natale? N'est-ce pas dans mes bagages qu'il s'est embarqué sur le Titanic? Et son parcours millénaire, qui l'a interrompu, sinon l'arrogance de mon siècle? Depuis, le monde s'est couvert de sang etd'ombre, chaque jour davantage, et à moi la vie n'a plus souri. J'ai dû m'écarter des

hommes pour n'écouter que les voix du souvenir et caresser un naïf espoir, une vision insistante : demain, on le retrouvera. Protégé par son coffret en or, il émergera intact des opacités marines, son destin enrichi d'une odyssée nouvelle. Des doigts pourront l'effleurer, l'ouvrir, s'y engouffrer; des yeuxcaptifs suivront de marge en marge la chronique de son aventure, ils découvriront le poète, ses premiers vers, ses premières ivresses, ses premières frayeurs. Et la secte des Assassins. Puis ils s'arrêteront, incrédules, devant une peinture couleur de sable et d'émeraude. Elle ne porte ni date ni signature, rien que ces mots, fervents ou désabusés : Samarcande, la plus belle face que la Terre ait jamaistournée vers le soleil.

LIVRE PREMIER
Poètes et amants I Quel homme n'a jamais transgressé Ta Loi, dis? Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis? Si Tu punis le mal que j'ai fait par le mal. Quelle est la différence entre Toi et moi, dis? Omar KHAYYAM. Parfois, à Samarcande, au soir d'une journée lente et morne, des citadins désoeuvrés viennent rôder dans l'impasse des deux tavernes, prèsdu marché aux poivres, non pour goûter au vin musqué de Soghdiane, mais pour épier allées et venues, ou prendre à partie quelque buveur éméché. L'homme est alors traîné dans la poussière, arrosé d'insultes, voué à un enfer dont le feu lui rappellera jusqu'à la fin des siècles le rougeoiement du vin tentateur.

C'est d'un tel incident que va naître le manuscrit des Robaiyat, en l'été 1072. OmarKhayyam a vingt-quatre ans, il est depuis peu à Samarcande. Se rend-il à la taverne, ce soir-là, ou est-ce le hasard des flâneries qui le porte? Frais plaisir d'arpenter une ville inconnue, les yeux ouverts aux mille touches de la journée finissante : rue du Champ-de-Rhubarbe, un garçonnet détale, pieds nus sur les larges pavés, serrant contre son cou une pomme volée à quelque étalage; bazar desdrapiers, à l'intérieur d'une échoppe surélevée, une partie de nard se dispute encore à la lumière d'une lampe à huile, deux dés jetés, un juron, un rire étouffé; arcade des cordiers, un muletier s'arrête près d'une fontaine, laisse couler l'eau fraîche dans le creux de ses paumes jointes, puis se penche, lèvres tendues, comme pour baiser le front d'un enfant endormi; désaltéré, il passe ses paumesmouillées sur son visage, marmonne un remerciement, ramasse une pastèque évidée, la remplit d'eau, la porte à sa bête afin qu'elle puisse boire à son tour. Place des marchands de fumée, une femme enceinte aborde Khayyam. Voile retroussé, elle a quinze ans à peine. Sans un mot, sans un sourire sur ses lèvres ingénues, elle lui dérobe des mains une pincée d'amandes grillées qu'il venait...
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