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  • Publié le : 23 décembre 2010
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Carthagène

I. Rouge écrevisse

Dès le premier jour de janvier, le bruit s’était répandu : ce serait une année ensoleillée. Une étrange combinaison astrale incluant Jupiter, Uranus et une paire de constellations, garantissait selon tous les spécialistes une température moyenne de 26 degrés sur les 12 prochains mois, pour une pluviométrie globale de 40 mm, étrangement concentrée sur lesdimanches. En comparaison, Paris avait connu un pic de précipitations l’année précédente, et le changement avait été à ce point radical qu’au premier coup de minuit le 1er janvier, les fêtards éméchés avaient pu assister à un spectacle de premier choix quand la tempête qui sévissait depuis des heures s’était brusquement dissipée, laissant entrevoir une aurore boréale aux couleurs rougeoyantes.
Enplein milieu de la nuit, on y voyait comme en plein jour, ce qui ne manqua pas d’étonner les malheureux voyageurs en pleine lutte contre le décalage horaire et qui voyaient d’un seul coup tous leurs efforts pour le combattre réduits à néant. Très vite, des foules se massèrent dans les rues désormais chaudes pour assister à ce prodige, et engendrèrent de ce fait un joyeux désordre. Agacés par cecurieux phénomène, les patrons de cafés, dont la clientèle s’éclaircissait, s’entendirent aussitôt pour lancer une campagne de cocktails gratuits qui, seule, permit de rétablir une concurrence loyale au détriment des intérêts sanitaires les plus élémentaires. Le succès de l’entreprise prit de cours ses instigateurs, et la fête n’en fut d’ailleurs que renforcée. Le taux d’alcoolémie moyen à quatre heuresbattait des records ; quant au personnel de santé, il prenait une part active à la fête, si bien que certains rabats-joie alimentèrent des inquiétudes féroces sur les conséquences d’une telle chienlit. L’histoire prouva leur erreur et nombre d’entre eux, regrettant de n’avoir pas profité comme il se devait d’une pareille nuit de joie nationale, tombèrent par la suite en dépression. Les cafésaffichant de nouveau complets, la pagaille était telle que l’on entendait bien souvent davantage la musique des bars voisins que celle diffusée par son propre Juke Box. Cette confusion donna lieu à de nombreuses maladresses plus ou moins concertées, certains couples dansant ensemble sur deux musiques différentes. On dénombra selon les chiffres officiels, qui différèrent sensiblement de ceux desorthopédistes, quelques quinze mille hématomes podaux, tant chez les femmes que chez les hommes, ces derniers rivalisant avec les talons aiguilles de leur compagne par d’impressionnantes pointures.
Il est généralement de coutume que les voisins expriment leur mécontentement dans des situations comme celle-ci. Il n’en fut rien, en raison d’un concours de circonstances rarissime qui voulut que chaquevoisin s’en soit allé visiter un parent ce soir-là, de telle façon qu’il n’y avait plus de voisin du tout. Ce détail anodin évita toute prise de conscience collective de l’heure et du temps, insérant les festivités dans une sorte de dimension fictive où chacun se sentait étonnamment bien.
Dans le onzième arrondissement, au Café Brezingue rue Faidherbe, Auguste Loisel fut réveillé de sa somnolenceéthylique par une envie pressante, peu avant minuit. Relevant la tête dans une atmosphère embrumée, il calcula la distance floue qui le séparait des toilettes, sans remarquer l’interminable queue qui en gênait l’entrée. Pour parvenir à bon port, il lui aurait fallu contourner une demi-douzaine de tables, bousculer une vingtaine de danseurs, et surtout réussir l’exploit de se maintenir debout.Rassemblant tout son courage, Auguste Loisel s’apprêtait à relever ce défi quand il comprit, aux bruits de serpentins, que le temps était déjà venu de remplacer le calendrier graisseux situé dans sa cuisine. C’est alors que, tournant la tête vers la foule en liesse, il fut frappé de plein fouet par la couleur du ciel. D’un rouge vif, pur, celui-ci semblait tout à fait irréel. Auguste nota la...
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