Scolarisation et enfermement

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  • Publié le : 14 octobre 2009
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DEVELOPPEMENT COMPOSE
Pendant des siècles, l’éducation a été assurée par l’apprentissage grâce à la coexistence de l’enfant ou du jeune homme et des adultes. Il apprenait les choses qu’il fallait savoir en aidant les adultes à les faire.
Le passage de l’enfant dans la famille et dans la société était trop bref pour qu’il ait eu le temps et une raison de forcer la mémoire et de toucher lasensibilité.
Cependant, un sentiment superficiel de l’enfant – que j’ai appelé le « mignotage » était réservé aux toutes premières années, quand l’enfant était une petite chose drôle. On s’amusait avec lui comme avec un animal, un petit singe impudique. S’il mourait alors, comme cela arrivait souvent, quelques-uns pouvaient s’en désoler, mais la règle générale était qu’on n’y prît pas trop garde, unautre le remplacerait bientôt. Il ne sortait pas d’une sorte d’anonymat.
Venait-il à surmonter les premiers périls, à survivre au temps du mignotage, il arrivait souvent qu’il vivait ailleurs que dans sa famille. Cette famille était composée du couple et des enfants qui restaient avec lui : je ne pense pas que la famille étendue (à plusieurs générations ou à plusieurs groupes collatéraux) ait jaisexisté ailleurs que dans l’imagination de moralistes comme Alberti dans la Florence du XVe siècle, sauf à certaines périodes d’insécurité quand le lignage devait se substituer à la puissance économique défaillante, et dans certaines conditions économico-juridiques. (Par exemple dans. Les régions méditerranéennes, peut-être là où le droit d’avantager complètement l’un des enfants favorisait lacohabitation).
Cette famille ancienne avait pour mission très ressentie la conservation des biens, la pratique commune d’un métier, l’entraide quotidienne dans un monde où un homme et plus encore une femme isolés ne pouvaient pas survivre, et dans les cas de crise, la protection de l’honneur et des vies. Cela ne veut pas dire que l’amour était toujours absent : il est au contraire souventreconnaissable, parfois dès les fiançailles, plus généralement après le mariage, créé et entretenu par la vie commune, comme dans le cas du ménage du duc de Saint-Simon. Mais (et c’est cela qui importe) le sentiment entre les époux, entre parents et enfants, n’était pas nécessaire à l’existence ni à l’équilibre de la famille : tant mieux s’il venait par surcroît.
Les échanges affectifs et les communicationssociales étaient donc assurés en dehors de la famille, par un « milieu » très dense et très chaud, composé de voisins, d’amis, de maîtres et de serviteurs, d’enfants et de vieillards, de femmes et d’hommes, où l’inclination1 y jouait sans trop de contrainte. Les familles conjugales y étaient diluées. Les historiens français appellent aujourd’hui « sociabilité » cette propension2 des communautéstraditionnelles aux rencontres, aux fréquentations, aux fêtes. Voilà comment je vois nos vieilles sociétés, différentes à la fois de celles que nous décrivent aujourd’hui les ethnologues et de nos sociétés industrielles. (…)
D’une manière définitive et impérative à partir de la fin du XVIIe siècle, un changement considérable est intervenu dans l’état des mœurs que je viens d’analyser. On peut lesaisir à partie de deux approches distinctes. L’école s’est substituée à l’apprentissage comme moyen d’éducation. Cela veut dire que l’enfant a cessé d’être mélangé aux adultes et d’apprendre la vie directement à leur contact. Malgré beaucoup de réticences et de retards, il a été séparé des adultes, et maintenu à l’écart dans une manière de quarantaine, avant d’être lâché dans le monde. Cettequarantaine, c’est l’école, le collège. Commence alors un long processus d’enfermement des enfants (comme des fous, des pauvres et des prostituées) qui ne cessera plus de s’étendre jusqu’à nos jours et qu’on appelle la scolarisation.
Cette mise à part – et à la raison – des enfants doit être interprétée comme l’une des faces de la grande moralisation des hommes par les réformateurs catholiques ou...
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