Shoah

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  • Publié le : 2 mars 2010
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« Après tout, qui parle encore aujourd'hui de l'annihilation des Arméniens ? » Cette question, c'est Hitler qui la pose le 22 août 1939, quelques jours avant de déclencher la guerre contre la Pologne. Elle n'est pas seulement marquée du cynisme le plus brutal. Elle est profondément angoissante. Le massacre de centaines de milliers d'hommes, de femmes, d'enfants pourrait être oublié, et cesinnocents-là pourraient mourir une seconde fois tout aussi injustement que la première. D'autres massacres recevraient ainsi la promesse de l'impunité, la garantie qu'ils seront enfouis à jamais. Les assassins remporteraient la guerre de la mémoire.

Préserver la mémoire...
Mais l'histoire ne se confond pas avec la mémoire. La mémoire nourrit l'histoire, et parfois la déforme. Les historiens,eux, tâchent d'établir les faits, de faire comprendre les motivations, de proposer des interprétations. Ils encadrent la mémoire et lui donnent un sens. Naturellement, ils fuient l'émotion dans la mesure du possible et préfèrent adopter le ton froid, détaché, aseptisé des experts. Leurs sentiments, ils les dissimulent comme si la pudeur ou la prudence leur imposait cette ascèse.

La Shoah n'estpas un événement, voire une série d'événements comme les autres. Elle tient une place centrale dans l'histoire de notre siècle.

En 1992 a paru un ouvrage collectif qui a pour titre L'Histoire inhumaine et pour sous-titre Massacres et génocides des origines à nos jours. Des spécialistes de diverses disciplines, des cinq continents, de toutes les périodes de l'histoire y analysent les « crimescollectifs au point de vue des massacreurs et des victimes des massacres ». De la préhistoire aux Indiens d'Amérique latine, en passant par l'Antiquité grecque et latine, les grandes invasions, la traite négrière et les exterminations soviétiques, rien n'est épargné au lecteur. Le chapitre 9 porte sur « l'industrie du meurtre collectif: Hitler et le Troisième Reich ». L'hystérie antisémite, les campsde concentration, Auschwitz et les méthodes industrielles, le génocide « oublié » des Tziganes font, entre autres, l'objet d'une étude attentive. Attentive et courte, car le passage sur Auschwitz, par exemple, correspond à trois pages seulement. Quels que soient les mérites de l'ouvrage, cette démarche nuit à notre compréhension. Au lieu de nous faire saisir la spécificité de la Shoah, elle lanoie dans un ensemble disparate. Au lieu de nous faire comprendre, elle nous embrouille. Et la conclusion que tirera n'importe lequel des lecteurs, s'il est un peu pressé ou de mauvaise foi, c'est que la Shoah n'est que l'une des exterminations de masse, dont les exemples ne manquent pas dans l'histoire des hommes; c'est qu'à côté des dizaines de millions de morts de la Seconde Guerre mondiale, ellen'est qu'« un point de détail », une horreur parmi d'autres horreurs.

Cette conclusion est fausse. Dès 1951, François Mauriac l'avait compris et exprimé avec force. Dans sa préface au livre de Léon Poliakov Le Bréviaire de la haine, il écrit: « Notre génération aura eu le privilège d'être le témoin du massacre le plus étendu, le mieux mené, le plus médité: un massacre administratif,scientifique, consciencieux, tel que pouvait être un massacre organisé par les Allemands. » Ce qui constitue la spécificité de la Shoah, c'est qu'un État européen, dont les traditions culturelles sont anciennes et prestigieuses, dont la civilisation a donné au monde Bach et Beethoven, Goethe et Schiller, Kant et Hegel, cet État-là a tenté de rayer de la carte du monde une partie de ses citoyens, puis lescitoyens d'autres pays, sous prétexte qu'ils appartenaient à un peuple, jugé à la fois inférieur et dangereux, condamné pour n'avoir pas d'attaches nationales et pour être terriblement subversif, désigné comme le suppôt du bolchevisme et du capitalisme, le responsable de la modernité et de la décadence, corrompu et corrupteur. Les Juifs seront assassinés pour être nés, comme le dit André...
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