Sociologie de l'opinion publique

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  • Publié le : 21 avril 2011
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L’impression de répétition et d’enlisement que suscite le débat français autour de l’opinion publique, de sa définition et de sa mesure dans les sciences sociales devrait constituer un véritable sujet d’étonnement. Au flou qui entoure la notion est venue s’ajouter une controverse d’une rare intensité sur l’instrument qui est censé la mesurer. Ce court essai à vocation synthétique se propose derepartir de ces deux débats pour lancer quelques hypothèses quant à la nature des transformations apportées à la définition de l’opinion publique par la généralisation de l’usage des enquêtes d’opinion.

La réflexion autour de l’opinion publique laisse en effet apercevoir ce paradoxe étrange et souvent noté : il existe un contraste saisissant entre la fréquence des usages scientifiques etpolitiques de cette notion et les difficultés qui président à sa définition, entre sa longévité et sa labilité, sa résistance et son évanescence. Le désarroi des glossateurs se manifeste de manière souvent explicite. Parmi d’autres exemples il est d’usage de rappeler que vers le milieu des années soixante, un manuel américain pouvait recenser plus d’une cinquantaine de définitions de la notion,partiellement irréductibles les unes aux autres . Selon le rédacteur de l’entrée “opinion publique” de l’International Encyclopaedia of Social Sciences , “il n’y (aurait) pas de définition généralement acceptée de l’opinion publique. Or le terme est employé avec une fréquence croissante depuis qu’il est entré dans l’usage populaire à l’époque de la Révolution française” . Son homologue de l’EncyclopaediaUniversalis exprime de semblable difficultés : “L’opinion, avertit Georges Burdeau fait partie des phénomènes sociaux apparemment évidents mais qui se dérobent à l’analyse dès que celle-ci vise à la précision scientifique”.

De tels aveux d’impuissance ne datent pas d’hier et se rencontrent dès les origines des sciences sociales. Les fragments qui nous sont restés d’une table ronde organisée parl’Association américaine de science politique de 1924 témoignent de l’ancienneté du malaise. A l’issue d’une session agitée, l’assemblée de savants devait se séparer sur la motion suivante : faute d’un accord sur la définition de l’opinion publique, faute surtout d’un instrument susceptible de l’étudier correctement les participants décidèrent d’un commun accord “d’éviter à l’avenir l’utilisation duterme opinion publique, dans la mesure du possible”. Le compte rendu de la réunion révèle en filigrane l’intensité d’une discussion aux accents de controverse conciliaire autour de la vraie nature du Christ ! “Quelques membres de la table ronde ont pensé qu’il n’existait rien de tel comme une opinion publique ; d’autres croyaient à son existence mais ont douté de leur capacité à la définir avecsuffisamment de précision pour des fins scientifiques. D’autres encore pensaient que le terme pouvait être défini mais étaient d’avis différents quant au type de définition qui devait être adopté ” . Soixante-dix années plus tard, rien ou presque ne semble avoir changé. Définir l’opinion publique reste une gageure.

Ce paradoxe et cette confusion apparaissent d’autant plus surprenants qu’il existeaujourd’hui un dispositif qui prétend mesurer cet indéfinissable et y parvienne avec un certain succès. A première vue, il semble bien effet que les sondages d’opinion au travers de leurs utilisations quotidiennes, par la presse et les acteurs politiques aient réussit leur O-P-A sur la notion d’opinion publique. Ainsi, le politiste américain Philip Converse est-il en droit de souligner que le“vulgaire pointage des opinions individuelles (dénoncé par les critiques) qu’effectuent de manière routinière les sondages s’est imposé de manière consensuelle dans le monde entier comme la définition de base de l’opinion publique” . Bien des évidences plaident en faveur de cette thèse. Tout conduit à accepter désormais l’équivalence entre ce que mesurent les sondages et ce qu’il faut entendre...
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