Sociologie

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Dossier

Sociologie critique et critique de la sociologie
JEAN-MARIE BROHM Université de Montpellier III-Paul Valéry 28 avenue Herbillon, 94160 Saint-Mandé, France

a crise mondiale de 1968 —avec ses effets d’après-coup à l’Ouest comme à l’Est— a secoué la sociologie bien plus que ne veulent le concéder les ténors de la discipline. Structures et fonctions, acteurs et systèmes, mouvementssociaux et représentations collectives, champs et habitus, organisations et appareils ont été bouleversés, contestés, subvertis par l’ébranlement des principales institutions sociales —de l’entreprise à l’école en passant par l’armée, la famille, les Églises, la médecine, la psychiatrie, la télévision, la culture, le sport, etc. Cette question complexe mériterait à elle seule une vaste enquêtesociologique qui dépasserait largement le cadre d’un article. Aussi, pour être plus précis dans l’argumentation, m’en tiendrai-je essentiellement à la sociologie française qui est sans doute celle qui a connu ces dernières années l’une des crises d’orientation les plus profondes en tant que discipline. Raymond Boudon écrivait immédiatement après le séisme intellectuel provoqué par les événements de mai1968 en France : “La crise universitaire et plus largement sociale qui, depuis quelques années, affecte les pays de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord a été corrélative d’une remise en question de la sociologie. En public et en privé, beaucoup de sociologues ont parlé et parlent toujours, à notre sens avec raison, de la crise de la sociologie” (Boudon 1971, 9). Ce constat resteparfaitement valable. Il semble même que la sociologie soit sur le “déclin” comme le constataient Boudon et Bourricaud dans l’avant-propos de la première édition (1982) de leur Dictionnaire critique de la sociologie : “Au cours des années 1970, au fur et à mesure que se dissipaient les illusions, la sociologie, qui pouvait passer pour les avoir entretenues, perdait naturellement de son crédit. On en estvenu aujourd’hui au point où, sous l’effet d’une série de crises internes et du scepticisme croissant qu’elle suscite, le statut de la sociologie s’est profondément dégradé” (Boudon & Bourricaud 2002, VI). Boudon et Bourricaud estimaient aussi que pour éviter de devenir une sophistique qui entretient illusions dogmatiques et mystifications holistiques, la sociologie devait être critique, enparticulier en tant que critique rationnelle des théories sociologiques. Mais, ajoutaient-ils, “il
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Éducation et Sociétés

La posture critique en sociologie de l’éducation Jean-Marie Brohm

n’y a aucune fatalité à ce que la critique sociologique se limite à la contestation et à la dénonciation” (Boudon & Bourricaud 2002, VII). Cette précision était aussi un singulier aveu dela neutralisation axiologique et de la dépolitisation de la critique sociologique : “La critique se donne pour objet la théorie ou plutôt les théories elles-mêmes : elle en scrute et analyse les imperfections, incertitudes et failles, mais aussi les réussites” (Boudon & Bourricaud 2002, VIII). La critique sociologique était donc priée de s’abstenir soigneusement de toute contestation etdénonciation de la société actuelle —le tout sans doute au nom de la “neutralité axiologique”—, de se contenter d’une critique épistémologique et de s’abstenir de recourir au “réalisme totalitaire” des structures, rapports, systèmes, champs et autres “synthèses holistes” qui fâchent les partisans de l’individualisme méthodologique libéral ou néo-libéral : capitalisme, exploitation, marché mondial, luttes declasses, etc. Cette position est exemplaire en ceci qu’elle a le mérite de la franchise —qualité que l’on rencontre souvent dans la tradition conservatrice libérale— et surtout en ceci qu’elle contraint tous les autres courants sociologiques à se situer vis-à-vis de la posture critique, à la réfuter, à la défendre ou à l’adapter selon différentes perspectives. Or, il est aujourd’hui de bon ton...
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