Sociologie

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  • Publié le : 21 avril 2010
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Partons de cette question simple et un peu provocante : pourquoi les sociologues ne lisent-ils plus les romanciers français contemporains ? En fait, les lectures romanesques de la plupart des sociologues apparaissent aussi rares que datées (Ellena, 1998). Au fond, la plupart d’entre eux ne se tournent, lorsqu’ils s’intéressent à la fiction, que vers le roman du dix-neuvième siècle, ou atteignent,péniblement si l’on ose dire, le début du vingtième siècle, comme en témoigne, en France, l’abondance des références à Marcel Proust. Après il n’y a guère de place pour la production romanesque française contemporaine.

2C’est cet écart et la perte analytique qu’elle entraîne qui se trouve à l’origine de cet article. Pour le comprendre, il va nous falloir évoquer dans un premier moment la trèsforte convergence entre le regard romanesque et la sociologie naissante, avant de signaler les raisons de leur éloignement depuis quelques décennies. Attachés à la vision du personnage social traditionnel, à la description des situations par le biais de la notion de rôle et à la temporalité causale de l’intrigue, les sociologues n’ont pas su prendre acte de la richesse présente dans lesdéveloppements ultérieurs du roman. Ce sera en nous centrant sur ces trois dimensions que nous nous efforcerons de montrer les possibilités que la lecture analytique des romans renferme pour l’imagination sociologique.

Retour sur une idylle analytique
3C’est donc la très grande proximité analytique entre le réalisme littéraire et le projet sociologique naissant qu’il nous faut souligner tout d’abord(Lepenies, 1990). L’âge d’or du roman social fait pendant aux débuts de la pensée sociologique, même si celle-ci ne trouvera son expression canonique que des décennies plus tard. Au-delà de leurs différences, discours sociologique et réalisme littéraire se sont en quelque sorte réciproquement aimantés et, ce faisant, ont pu cristalliser un mode très voisin de description et d’analyse. Ils ont tousdeux convergé dans un essai d’interprétation des conduites humaines donnant un rôle déterminant aux positionnements et aux milieux sociaux.

4Pour la sociologie comme pour le réalisme, il s’est d’abord agi d’un double arrachement. Du côté du roman, de sa préhistoire mythique et épique. L’abaissement des personnages et l’avènement de héros ordinaires ont fait progressivement entrer les figures etles caractères figés du récit épique ou héroïque dans l’ère de la nuance et de la subtilité psychiques en même temps que dans celle de situations sociales complexes, finement différenciées (Pavel, 2003). La sociologie, quant à elle, a dû se déprendre de l’idée d’une vie sociale solidement encastrée dans la matrice stable des relations communautaires, capable de définir à elles seules les vies,reliant des cultures homogènes à des types d’individus. Les traversées d’univers sociaux complexes et différenciés, les trajectoires individuelles pleines de possibilités d’évolution ou de bifurcations deviendront progressivement des objets d’analyse. Ce qui s’est imposé alors, et que l’on peut relire au confluent des deux projets, c’est un mode de description particulier des individus, associant leurscaractéristiques à des observations sur leurs milieux de vie, ordonnant actions et événements au travers d’intrigues vraisemblables, permettant de comprendre à la fois leurs caractères et les situations par l’intermédiaire d’un narrateur omniscient.

1 Rappelons qu’Honoré de Balzac pouvait se définir comme docteur ès sciences sociales, un « historien(...)
5Tous les grands personnages du romandu dix-neuvième siècle sont profondément insérés dans leur milieu social. Le plus souvent, leurs traits intérieurs en dépendent fortement, au point que l’explication de leurs mobiles peut facilement s’y rapporter. Et c’est bien d’ailleurs cette psychologie devenue en quelque sorte sens commun qui est toujours présente dans la plupart des études sociologiques : le passé intériorisé par le biais...
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