Soigne ta gauche

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  • Publié le : 20 novembre 2011
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Pas d'idées au parti socialiste ? Il faut pourtant créditer Martine Aubry d'un authentique désir de philosophie. Elle s'apprête à publier chez Odile Jacob un ouvrage collectif, Pour changer de civilisation, avec cinquante chercheurs. L'an dernier, elle a lancé dans Le Monde une offensive en appelant à créer une « société du care », reprenant à son compte un courant féministe américain prônant lasollicitude et le respect d'autrui. Certes, le cri du care n'a pas été très bien accueilli. Néanmoins, une rencontre entre la première secrétaire du parti socialiste et le philosophe Bernard Stiegler, auteur de Prendre soin de la jeunesse et des générations (Flammarion, 2008), s'imposait. Bernard Stiegler a fondé l'association Ars industrialis au sein de laquelle il réfléchit à l'économie del'immatériel, aux « industries de programme » et aux « technologies de l'esprit » ; or la politique industrielle est au coeur de la réflexion de la maire de Lille, ministre de l'Emploi et de la Solidarité de 1997 à 2000. Lors de la dernière campagne présidentielle, Bernard Stiegler s'est constitué force de proposition pour les socialistes, en discutant les idées de Ségolène Royal dans La Télécratiecontre la démocratie (Flammarion, 2006) et De la démocratie participative (avec Marc Crépon, Mille et Une Nuits, 2007). Sur le soin, l'industrie, l'égalité réelle, le juste échange, Martine Aubry et Bernard Stiegler avaient beaucoup à se dire. Mais, s'ils emploient les mêmes mots, attention : ils ne leur donnent pas toujours le même sens ! Rien de tel qu'un échange pour comprendre si leursperspectives sont convergentes ou parallèles…

L'un des points marquants de la « Convention pour un nouveau modèle de développement » adoptée par le PS en mai dernier, c'est la volonté de ne pas se résigner à la désindustrialisation de la France. À quoi pourrait ressembler une réindustrialisation du pays ?

Martine Aubry : La crise dans laquelle nous nous débattons n'est pas simplement une criseconjoncturelle de plus. C'est une crise de système. C'est une crise de la mondialisation libérale et des déséquilibres qu'elle produit. C'est une crise du capitalisme financier et des inégalités qu'il induit. C'est une crise de notre modèle productif et de l'épuisement des ressources naturelles qu'il provoque. C'est une crise de la société de consommation et des gaspillages qu'elle multiplie. L'heuren'est donc pas à un simple replâtrage : c'est une nouvelle société qu'il nous faut inventer. C'est pour cela que j'ai parlé d'offensive de civilisation et que nous avons placé notre première grande convention sous le signe du nouveau développement économique, social et écologique. Pour opérer cette mutation, la question industrielle est centrale. Je n'ai jamais cédé à l'illusion d'entreprises sansusine, ou d'une Europe sans industrie. Seule une économie ayant une forte base industrielle est capable de produire des emplois stables et bien rémunérés, et est à même de nous permettre d'opérer la transition environnementale. Une France réduite à des emplois de service serait une France paupérisée, marginalisée et donc incapable de se projeter dans le nouveau modèle que nous souhaitons.

Cerôle de l'industrie pour le nouveau modèle n'a pas toujours été aperçu, mais il est au coeur de notre projet. Bien entendu, l'industrie de ce nouveau modèle sera très différente. Elle doit réagir aux chocs écologiques, apprendre à produire différemment des biens, des objets qui ne sont plus les mêmes. Nous savons aussi que les grandes transformations du système productif sont engagées sous la pressionde la révolution numérique, des nouvelles technologies, des innovations dans le domaine de la biologie et de la poussée des pays émergents.

Or, l'industrie française s'engage difficilement dans ce nouveau cycle. Elle a manqué de grands moments lors de l'émergence des industries numériques, et prend part avec peine à la montée des énergies renouvelables. La crise du système financier en...
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