Speenhamland

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  • Publié le : 20 mars 2010
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L’expérience de Speenhamland (1795-1834) fait désormais figure de précédent fameux en histoire économique et sociale. Une telle notoriété doit beaucoup à Karl Polanyi qui, dans son maître-livre, La grande transformation, accorde une place de choix à cet épisode de l’histoire anglaise [1]. Speenhamland y est présenté comme un moment-clé, le prélude aux bouleversements du capitalisme moderne etl’origine des problèmes sociaux de notre temps. La thèse de Polanyi est bien connue : en instaurant une sorte de minimum vital, un « droit de vivre », les magistrats [2] anglais ont fait obstacle pendant près de quarante ans à l’avènement d’un véritable marché du travail ; ils ont empêché, un temps, la prolétarisation des masses et la « dé-socialisation » totale de l’économie. Sauf que cette initiativese serait avérée, en pratique, une fausse bonne idée. Polanyi souligne en particulier les effets désastreux de cette expérience sur l’économie et la société, à tel point que Speenhamland représenterait finalement « l’avilissement de la misère protégée ». Cet échec inaugurerait alors la modernité économique, sous le signe du marché « autorégulateur ».
Il faut se garder, toutefois, de ce que PaulRicœur appelle « l’illusion rétrospective de la fatalité ». Les limites ou les défauts de Speenhamland ont certes favorisé l’essor d’un système de marché débarrassé de toute entrave, mais ils ne suffisent pas pour expliquer cette mutation profonde, à la fois économique, politique et sociale. La victoire du « fondamentalisme du marché » illustre tout autant le rôle des idées – et non des seulsintérêts – pour interpréter les changements politiques [3]. Au début du XIXe siècle, Speenhamland se trouve en effet au centre d’un débat passionné – et décisif – opposant ceux pour qui la pauvreté résulte de l’inaction politique ou de la défaillance des lois à ceux qui feront de ces lois, précisément, la cause de la pauvreté qu’elles devaient combattre. L’issue de ce débat va sceller le sort deSpeenhamland : en 1834, le législateur prive les individus de ce « droit de vivre » qui leur avait été concédé et leur impose désormais de réagir aux signaux du marché.
Les questions qui se sont posées alors, et pour la première fois, n’ont pas cessé ensuite d’alimenter d’une manière ou d’une autre le débat public : comment articuler l’économique et le social ? Comment garantir tout à la fois laliberté, la responsabilité et la dignité individuelles ? Faut-il, pour ce faire, instaurer un revenu d’existence indépendant de la sanction du marché ? Bref, c’est aussi la question de la construction de l’individu moderne – avec quels soutiens ou « supports » un individu peut-il exister en tant que tel, positivement [4] ? – que cette expérience pionnière pose de manière éclatante. Il s’ensuit quel’étude de Speenhamland n’est jamais enfermée dans le passé : réhabiliter ou flétrir cette expérience emblématique comporte en effet un enjeu qui dépasse la simple analyse historique. Véritable repoussoir pour les uns, présenté, par d’autres, comme un projet utopique ou un dispositif salutaire, Speenhamland constitue en fait un épisode évocateur, que la littérature spécialisée a souvent mobilisé pourfermer ou – plus rarement – ouvrir le champ des possibles politiques. Une mise au point sur cette expérience elle-même, mais aussi sur les critiques et débats qu’elle a suscités, permet alors de montrer que l’exemple – ou le contre-exemple – de Speenhamland éclaire encore les politiques sociales menées aujourd’hui.
Origines et originalité du système de Speenhamland
Dès la fin du règne d’ElisabethIère, en 1601, il existe en Angleterre un dispositif de secours aux déshérités plus complet et plus efficace que ceux en vigueur à la même époque sur le continent. Connu sous le nom d’ancienne loi des pauvres (Old Poor Law), ce dispositif est à la fois l’expression d’un certain paternalisme rural et un outil au service du maintien de l’ordre [5]. Pour la première fois, l’assistance devient...
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