Surveiller et punir

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  • Publié le : 25 mars 2012
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Surveiller et punir
Michel Foucault, 1975 I. SUPPLICE Chapitre I : Le corps des condamnés Le livre s’ouvre sur la description de l’exécution de Damiens (2 mars 1757 pour tentative d’assassinat sur Louis XV). Il avait été condamné au bûcher après écartèlement1. On devait le torturer d’abord sur l’échafaud en lui enlevant des bouts de chair aux mamelles, aux cuisses et aux jambes avec destenailles, puis en lui brûlant la main qui avait tenu le couteau et en jetant du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix de résine brûlante, de la cire et du soufre fondus. Ensuite, on allait l’attacher à des chevaux qui devaient lui arracher les quatre membres et son corps serait jeté au feu. Pour rendre la punition plus terrible encore, on jetterait ses cendres au vent. Mais tout cela, c’était lathéorie. La réalité fut moins amusante. En effet, les chevaux ne parvinrent pas à l’écarteler et il fallut plusieurs heures pour y parvenir et se résoudre à découper les articulations jusqu’à l’os pour que les chevaux parviennent à emporter les membres l’un après l’autre. Il semblait vivre encore quand on prit le tronc pour le jeter au feu. Aujourd’hui, dit Foucault, « a disparu le corps commecible majeure de la répression pénale ». Peu à peu, à la fin du XVIIIe et au cours du XIXe siècle, la punition cesse aussi d’être montrée aux foules ; elle n’est plus spectacle. Dans le « châtiment-spectacle », l’horreur était à la fois celle du condamné et celle du bourreau : honte pour le supplicié sans doute, mais jamais très loin de la pitié ou de la gloire, et infamie pour l’exécuteur. Aucontraire, la Justice moderne va chercher à transmettre l’idée que l’essentiel n’est pas de punir mais de corriger, redresser, « guérir ». La prison intervient sur le corps bien sûr, mais il n’est là que comme intermédiaire : c’est la liberté de l’individu que l’on vise. La peine cesse progressivement d’être un spectacle et l’essentiel de cette transformation est acquis dans les années 1840 en France(plus tard en Angleterre par exemple). Mais le supplice hante encore la pratique pénale. La guillotine (mort voulue rapide et discrète) avait marqué une nouvelle éthique de la mort légale. La Révolution l’a tout de suite entourée d’un rituel théâtral qui a rétabli le spectacle. Progressivement, on a remplacé la charrette découverte par une voiture fermée, on a poussé rapidement le condamné sur laplanche, organisé des exécutions à des heures indues, placé la guillotine dans les prisons (1939), gardé secret le moment de l’exécution (Buffet et Bontemps en 1972), poursuivi les témoins qui racontaient la scène. La prise de corps elle-même ne va pas sans un supplément punitif physique : rationnement alimentaire, privation sexuelle, coups, cachot. Il serait d’une certaine façon « juste » qu’un1

On raconte qu’à la nouvelle de sa condamnation, Damiens se serait exclamé : « La journée sera rude ».

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condamné souffre physiquement plus que les autres hommes : « Que serait un châtiment incorporel ? ». On est passé malgré tout à autre chose. « Que le châtiment, si je puis ainsi parler, frappe l’âme plutôt que le corps » (G. de Mably, De la législation, Œuvres complètes,1789). Pour s’approcher de cela, on a dû modifier l’objet de la punition. On punit toujours des actes mais aussi le « vice », « l’anomalie sociale » qui les permet. Derrière l’agression, on punit aussi l’agressivité en quelque sorte. Par le biais de « circonstances atténuantes » on fait entrer dans le verdict l’appréciation qu’on porte sur le criminel et ce que l’on peut attendre de lui dansl’avenir. Des experts viennent – même si on ne le dit pas ainsi – sonder l’âme des criminels et mettre en place un ensemble de jugements appréciatifs, diagnostiques, pronostiques, normatifs. « (…) la sentence qui condamne ou acquitte n’est pas simplement un jugement de culpabilité, une décision légale qui sanctionne ; prescription technique pour une normalisation possible. Le juge de nos jours –...
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