Tartuffes circus

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  • Publié le : 1 avril 2011
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1.

Au départ, c’était léger. Pas désagréable, juste en surface. Un petit trou dans la calebasse pour aérer l’esprit. C’est avec le temps que ça a changé. Nul n’est d’ailleurs programmé à être éternellement esclave de la routine. Il suffit bien souvent de prendre conscience de ce que l’on a entre les mains et d’avoir ne serait-ce qu’une vague idée de ce qu’il est permis d’en faire.Ensuite, soit le petit trou se résorbe et on rentre dans le rang, soit il s’élargit et on s’enrhume. C’est exactement ce qui m’est arrivé, peu à peu, sans que je m’en méfie. Le virus s’est installé, a pris ses aises pour ne plus me quitter. Je n’étais pourtant pas préparé à ça, pas plus que les millions de zombis de ma génération. Et pourtant ! Durant les études, on commence par quelques petites pointesd’esprit innocentes, balancées à droite à gauche, dans le néant cérébral de notre époque béate. Moi, c’est quand la vie active m’a absorbé que j’ai réellement découvert mon cerveau, comme la Veuve poignet à la puberté. Je me suis alors mis à réfléchir, à ma petite condition d’abord, en toute logique, puis à celle de mes congénères. De fil en aiguille, à la planète tout entière. Aujourd’hui, cevirus ne me quittera plus car je ne veux plus guérir. Il n’est pas donné à tout le monde de s’en rendre compte : le cerveau humain, c’est de la dynamite.
Je m’appelle Gatien Briand et je n’en ai longtemps eu que le nom. Élève discret, conformiste et naïf, sans grande ambition et fana de football. Matrice du Français moyen. Mon premier sursaut ? En apprenant qu’avec un brevet de technicien ornéd’une classe prépa dans ma giberne, mon dossier d’entrée en école d’ingénieurs était accepté. De surcroît dans le public, ce qui ne gâche rien à l’affaire ; on a moins l’impression de se payer un statut. La vie m’offrait ainsi l’opportunité de figurer parmi les grands de ce monde, les gens qui comptent, les meneurs, les bâfreurs, les baiseurs, tous ces noms en eur. J’en avais marre des noms en é, jedevais mériter mieux. Quelques années plus tôt, on m’avait prévenu : les sciences, c’est Byzance, le bac C, y a que ça de vrai ; j’y ai vite cru. Le bac en poche, nombre d’étudiants partaient en effet se vautrer sur les bancs usés des facs de lettres. Ce qu’ils feraient plus tard de leurs diplômes, la plupart n’en savaient rien. Mais c’était l’occasion d’être traités enfin en adultes, de n’avoir decomptes à rendre à personne et de pouvoir parader, au besoin, dans des manifs de grandes gueules. Valait-il mieux, pour autant, miser sur les prépas ou les filières courtes en sciences et techniques ? Les goûts et les couleurs ! Une chose est sûre : certains choix nous étaient présentés, à juste titre, il faut bien le dire, comme susceptibles de nous « ouvrir toutes les portes ». Il était àprévoir qu’on en reviendrait peu à peu.
À mesure qu’elles produisent, les fabriques d’ingénieurs attirent de nouveaux chalands et, parmi eux, des touristes. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’en faisais partie, assurément non. Néanmoins, je m’étais laissé convaincre sans peine que passé le cap des khôlles en prépa, le plus dur était fait. Grave erreur. Il ne m’aura fallu que trois semaines pourdéchanter. Je décidai dans le même temps d’investir les méandres de l’imposante bibliothèque universitaire entre deux cours, afin de pallier mes lacunes certaines. Le temps d’étude, ce dont la science n’aura jamais voulu, la conscience, elle, s’en accommodera sans vergogne. Gavé de formules et d’exercices en tous genres, je fus porté à croire que les efforts intellectuels que je m’imposais alors méritaientà eux seuls d’être payés en retour. Là aussi, grosse déconvenue. Non seulement mes résultats ne décollaient pas, mais les quelques fêtards de la promo, qui venaient cuver leur déchéance quand ils ne séchaient pas allègrement les cours, culminaient à mes yeux, les mains dans les poches. J’étais désemparé. D’autant plus que le soûlographe en chef était l’un de nos profs. La quarantaine, bien...
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