Texte de nietzsche sur la glorification du travail

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 10 (2318 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 28 novembre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Nietzsche : sur la glorification du travail

Dans la glorification du "travail", dans les infatigables discours sur la "bénédiction du travail", je vois la même arrière pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, ce qu’on sent aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le durlabeur du matin au soir -, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la raison, des désirs, du goût de l’indépendance. Car il consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine, il présente constamment à lavue un but mesquin et assure des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société où l’on travaille dur en permanence aura davantage de sécurité : et l’on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême. – Et puis ! épouvante ! Le "travailleur", justement, est devenu dangereux ! Le monde fourmille d’ "individus dangereux" ! Et derrière eux, le danger des dangers – l’individuum !
(…)Etes-vous complices de la folie actuelle des nations qui ne pensent qu’à produire le plus possible et à s’enrichir le plus possible ? Votre tâche serait de leur présenter l’addition négative : quelles énormes sommes de valeur intérieure sont gaspillées pour une fin aussi extérieure ! Mais qu’est devenue votre valeur intérieure si vous ne savez plus ce que c’est que respirer librement ? Si vousn’avez même pas un minimum de maîtrise de vous-même ?

Friedrich Wilhelm Nietzsche, Aurore (1881), Livre III, § 173 et § 206, trad. J. Hervier, Gallimard, 1970.

Explication du texte

Ce texte de Nietzsche, extrait de son livre Aurore et rédigé en 1881, n'est pas une critique du travail lui-même en tant que tel, en tant que nécessité vitale pour l'homme, mais il s'agit d'une critique de laglorification du travail, c'est-à-dire de l'idéologie qui tend à en faire une valeur supérieure aux autres et qui conduit les Nations modernes à une recherche toujours plus grande de la croissance économique. En ce sens, si le texte nous conduit bien à une réflexion sur le thème de la valeur du travail pour nos sociétés modernes, ce qui est clairement visé ici est la survalorisation du travail quitouche les sociétés industrielles du XIXème siècle en période de croissance industrielle et qui conduit les individus à se soumettre toujours plus au dur labeur des usines. La question est donc de savoir quelle valeur accorder à cette idéologie productiviste des « temps modernes » qui glorifie le travail. Selon Nietzsche, cette survalorisation du travail a pour finalité secrète de conditionner lesindividus et de les soumettre à la discipline collective: la glorification du travail serait donc l'expression d'une volonté politique de canaliser les individus et d'étouffer leur capacité individuelle de révolte et d'épanouissement: le travail serait au fond la meilleure des polices. La soumission des individus à la logique du travail les aliénerait donc et les détournerait de leur proprehumanité. Nous verrons donc dans un premier temps ce que désigne exactement la « glorification du travail » et quelles sont les idéologies qui sont ici en question. Dans un second moment, nous pourrons nous interroger sur les causes, les motifs implicites de cette glorification sur l'homme autant que sur les effets qu'elle induit. Enfin, le texte s'achève par une mise en cause de la « folie » productivistepropres aux sociétés capitalistes qui ne nous donne plus que comme seul but collectif principal la recherche toujours plus forte de la consommation, de la richesse, de la production de marchandises. L'intérêt de ce texte de Nietzsche est alors de nous interroger sur le sens même de la logique économique de nos sociétés modernes: quelle place devons-nous accorder au travail dans notre...
tracking img