Torchecul bakhtine

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  • Publié le : 16 décembre 2011
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L'ANALYSE DE BAKHTINE SUR LE CHAPITRE 13

L'orientation vers le bas est propre à toutes les formes de la liesse populaire et du réalisme grotesque. En bas, à l'envers, le devant-derrière : tel est le mouvement qui marque toutes ces formes. Elles se précipitent toutes vers le bas, se retournent et se placent sur la tête, mettant le haut à la place du bas, le derrière à celle dudevant, aussi bien sur le plan de l'espace réel que sur celui de la métaphore [...]. Le rabaissement est enfin le principe artistique essentiel du réalisme grotesque : toutes les choses sacrées et élevées y sont réinterprétées sur le plan matériel et corporel. Nous avons parlé de la balançoire grotesque qui fond le ciel et la terre dans son vertigineux mouvement ; toutefois l'accent y est mis moins surl'ascension que sur la chute, c'est le ciel qui descend dans la terre et non l'inverse [...]. Transformer un objet en torchecul, c'est avant tout le rabaisser, le détrôner, l'anéantir. Les formules injurieuses du genre de « comme torchecul », « je n'en voudrais pas mème pour torchecul » (qui sont fort nombreuses), sont couramment employées dans les langues modernes, mais elles n'ont conservé quel'aspect dénigrant, détrônant et destructeur [...]. Si nous examinons de près la liste des torcheculs, nous nous apercevrons que le choix des objets n'est pas aussi fortuit qu'on pourrait le croire, qu'il est dicté par une logique, assez insolite à la vérité. Les cinq premiers torcheculs — le cachelet, le chapron, le cache-coul, les aureillettes, le bonnet de page — servent à couvrir le visage etla tête, ou haut du corps. L'usage de torchecul qui en est fait équivaut à une vraie permutation du haut et du bas. Le corps fait la galipette. Le corps fait la roue. Ces cinq torcheculs entrent dans le vaste cercle des motifs et images évoquant le remplacement du visage par le derrière, du haut par le bas. Le derrière, c'est « l'inverse du visage », le « visage à l'envers ». [...] Le mouvement dehaut en bas s'y trouve incarné de la manière la plus évidente, souligné encore par le fait qu'entre les quatre premiers et le cinquième torcheculs, les sphères s'y voient qualifiées « de merde » et que l'orfèvre et la dame font l'objet d'une imprécation grossière : « que le feu sainct Antoine arde le boyau cullier ». Cette invective soudaine donne un grand dynamisme à tout le mouvement vers lebas. C'est dans cette atmosphère dense de « bas » matériel et corporel que s'effectue la rénovation formelle de l'image de l'objet effacé. Les objets ressuscitent littéralement à la lumière de leur nouvel emploi rabaissant ; ils renaissent à notre perception : la mollesse de la soie et du satin des aureillettes, la « dorure d'un tas de spheres de merde » deviennent à nos yeux parfaitement concrètes,sensibles. Sur le terrain neuf du rabaissement, tous les traits particuliers de leur matière et de leur forme peuvent être palpés. Ainsi, l'image de l'objet se renouvelle. C'est la même logique qui guide toute l'énumération ultérieure des autres torcheculs. Le sixième est un chat de Mars. Cette destination imprévue, à laquelle il semblait moins que tout autre promis, rend extrêmement sensible sanature féline, sa souplesse et ses griffes. C'est le torchecul le plus dynamique de tous. Une scène dramatique s'offre aussitôt à l'imagination du lecteur, une farce joyeuse « jouée à deux personnages » (le chat et le cul). D'ailleurs, on la retrouve presque derrière chacun des torcheculs. Là l'objet joue un rôle qui n'est pas le sien, grâce à quoi il s'anime d'une manière nouvelle. L'animation del'objet, de la situation, de la fonction, de la profession du masque est un procédé courant de la commedia dell'arte, des farces, des pantomimes, des diverses formes du comique populaire. On donne à l'objet ou au visage un emploi ou une destination qui ne sont pas les siens, voire même diamétralement opposés (par distraction, malentendu, ou pour le déroulement de l'intrigue), cela déchaîne les...
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