Toumbouctou

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  • Publié le : 13 juin 2011
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TOMBOUCTOU

GUY DE MAUPASSANT

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d'or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant; et, derrière la Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier. La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait dans uneapothéose. Les visages étaient dorés; les chapeaux noirs et les habits avaient des reflets de pourpre; le vernis des chaussures jetait des flammes sur l'asphalte des trottoirs. Devant les cafés, un peuple d'hommes buvait des boissons brillantes et colorées qu'on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le cristal. Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux officiersen grande tenue faisaient baisser tous les yeux par l'éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir; et ils regardaient la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante. Tout à coup un nègre énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de breloques sur ungilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris entier. Il était si grand qu'il dépassait toutes les têtes; et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos. Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant lesbuveurs, il s'élança. Dés qu'il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu'aux oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce géant d'ébène, sans rien comprendre à sa gaieté. Et il s'écria, d'une voix qui fit rire toutes les tables:«Bonjou, mon lieutenant.» Un des officiers était chef de bataillon, l'autre colonel. Le premier dit: «Je ne vous connais pas, Monsieur; j'ignore ce que vous me voulez.» Le nègre reprit: «Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védié, siège Bèzi, beaucoup raisin, cherché moi.» L'officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l'homme, cherchant au fond de ses souvenirs; mais brusquement il s'écria:«Tombouctou ?» Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d'une invraisemblable violence et beuglant: «Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.» Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son coeur. Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l'officier, et, si vite que l'autre ne put l'empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe.Confus, le militaire lui dit d'une voix sévère: «Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et dis-moi comment je te trouve ici.» Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite: «Gagné beaucoup d'argent, beaucoup, grand estaurant, bon mangé, Prussiens, rioi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine française, Tombouctou, cuisinié de l'Empéeu, deux cent millefrancs à moi. Ah! ah! ah! ah!» Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard. Quand l'officier, qui comprenait son étrange langage, l'eut interrogé quelque temps, il lui dit: «Eh bien, au revoir, Tombouctou; à bientôt.» Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu'on lui tendait, et, riant toujours, cria: «Bonjour, bonjou, mon lieutenant!» Il s'en alla, si content, qu'ilgesticulait en marchant, et qu'on le prenait pour un fou. Le colonel demanda: «Qu'est-ce que cette brute ? - Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais de lui; c'est assez drôle.» Vous savez qu'au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n'étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes prussiennes nous...
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