Tropisme

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  • Publié le : 15 décembre 2011
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Le quatorzième texte de Tropismes présente le contrepoint peut-être le plus intéres- sant à la pièce, avec un silence incarné par un personnage de femme, qui se tient non seulement « à l'écart », mais dont, paradoxalement, la présence effacée marque la chair même des autres locuteurs9.
Bien qu'elle se tût toujours et se tînt à l'écart, modestement penchée, comptant tout bas un nouveau point,deux mailles à l'endroit, maintenant trois à l'envers et puis maintenant un rang tout à l'endroit, si féminine, si effacée (ne faites pas attention, je suis très bien ainsi, je ne demande rien pour moi), ils sentaient sans cesse, comme en un point sensible de leur chair, sa présence (p. 20)U).
8. Notons en passant que les Femmes ici se contentent de marquer l'étonnement face à l'imprévisiblequestion de Jean-Pierre.
9. Il aurait été également intéressant de comparer la pièce aux silences qui se trouvent par exemple dans Martereau (1996 : 257) et Lesfruits </'or (1996 : 591).
10. Les citations de Tropismes proviennent de l'édition de la Pléiade.SILENCE, TROPISME ET STÉRÉOTYPE CHEZ NATHALIE SARRAUTE85
La lecture rétroactive de ce texte (après avoir lu la pièce), permet presque d'entendreles conversations. On imagine la scène au théâtre, avec les jeux des regards, les dialogues des hommes, qui agressent la femme avec « des plaisanteries stupides, des ricanements, d'atroces histoires d'anthropophages » :
Mais parfois, malgré les précautions, les efforts, quand ils la voyaient qui se tenait silencieuse sous la lampe, semblable à une fragile et douce plante sous- marine toutetapissée de ventouses mouvantes, ils se sentaient glisser, tomber de tout leur poids écrasant tout sous eux : cela sortait d'eux, des plaisanteries stupides, des ricanements, d'atroces histoires d'anthropophages, cela sortait et éclatait sans qu'ils pussent le retenir (p. 20-21).
Certes, la densité métaphorique de ce texte est plus élevé qu'au théâtre, le recours à la métaphore marine (la « douceplante sous-marine toute tapissée de ventouses mouvantes ») étant d'ailleurs emblématique de l'écriture de Sarraute11. L'effet des conversations des hommes sur la femme silencieuse, comme l'effet réciproque de ce silence sur les hommes sont toujours décrits par des mouvements physiques et concrets. Ainsi, dans le second paragraphe, la vigilance des hommes (« ils surveillaient avec effroi chaque mot,la plus légère intonation, la nuance la plus subtile, chaque geste, chaque regard ») est évoquée comme l'exploration d' « endroits mystérieux » qu'il faut éviter, pour ne pas déclencher le tintement « des milliers de clochettes à la note claire comme sa voix virginale » (p. 20).
Par ailleurs, comme au théâtre, le texte semble d'abord viser un certain niveau de neutralité ou d'abstraction, enmettant l'accent sur les mouvements tropismiques s'échangeant dans et sous la conversation. L'identité des personnages (désignés par les seuls pronoms de « ils » et de « elle ») demeure difficile à cerner, délibéré- ment vague. Les dialogues, dont on ne connaît même pas le sujet, sont évoqués plutôt que transcrits directement. L'action se limite aux mouvements eux-mêmes, alors que le récit est mené àl'imparfait, sur un mode itératif que les adverbes « toujours » et « parfois » rendent intemporel ou tout au moins indéterminé.
Le récit refuse les catégories et la chronologie, qui, pourtant, se lisent en fili- grane. D'une part, la métaphore de la femme-plante et de son repli n'empêche pas que s'esquisse un personnage de femme non seulement prude, mais pieuse :
Et elle se repliait doucement -oh ! c'était trop affreux ! - songeait à sa petite chambre, au cher refuge où elle irait bientôt s'agenouiller sur sa descente de lit,
11. Rappelons que le terme de « tropisme », emprunté à la biologie, désigne les mouvements d'approche ou de recul d'organismes simples provoqués par des excitations extérieures comme la lumière ou la chaleur.
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L'ANNUAIRE THÉÂTRAL
dans sa chemise de toile...
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