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Voltaire
Dictionnaire Philosophique portatif (1764)
LIBERTÉ DE PENSER
Vers l’an 1707, temps-où les Anglais gagnèrent la bataille de Saragosse, protégèrent le Portugal, et donnèrent pour quelque temps un roi à l’Espagne, milord Boldmind, officier général, qui avait été blessé, était aux eaux de Barége. Il y rencontra le comte Médroso, qui, étant tombé de cheval derrière le bagage, à une lieueet demie du champ de bataille, venait prendre les eaux aussi. Il était familier de l’inquisition; milord Boldmind n’était familier que dans la conversation: un jour, après boire, il eut avec Médroso cet entretien
Boldmind. — Vous êtes donc sergent des dominicains? vous faites là un vilain métier
Médroso. — Il est vrai; mais j’ai mieux aimé être leur valet que leur victime, et j’ai préféré lemalheur de brûler mon prochain à celui d’être cuit moi-même
Boldmind. — Quelle horrible alternative! vous étiez cent fois plus heureux sous le joug des Maures, qui vous laissaient croupir librement dans toutes vos superstitions, et qui, tout vainqueurs qu’ils étaient, ne s’arrogeaient pas le droit inouï de tenir les âmes dans les fers
Médroso. — Que voulez-vous? il ne nous est permis ni d’écrire, nide parler, ni même de penser. Si nous parlons, il est aisé d’interpréter nos paroles, encore plus nos écrits. Enfin, comme on ne peut nous condamner dans un auto-da-fé pour nos pensées secrètes, on nous menace d’être brûlés éternellement par l’ordre de Dieu même, si nous ne pensons pas comme les jacobins. Ils ont persuadé au gouvernement que si nous avions le sens commun, tout l’État serait encombustion, et que la nation deviendrait la plus malheureuse de la terre
Boldmind. — Trouvez-vous que nous soyons si malheureux, nous autres Anglais qui couvrons les mers de vaisseaux, et qui venons gagner pour vous des batailles au bout de l’Europe? Voyez-vous que les Hollandais, qui vous ont ravi presque toutes vos découvertes dans l’Inde, et qui aujourd’hui sont au rang de vos protecteurs,soient maudits de Dieu pour avoir donné une entière liberté à la presse, et pour faire le commerce des pensées des hommes? L’empire romain en a-t-il été moins puissant parce que Tullius Cicero a écrit avec liberté?
Médroso. — Quel est ce Tullius Cicero? Jamais je n’ai entendu prononcer ce nom-là la sainte Hermandad
Boldmind. — C’était un bachelier de l’université de Rome, qui écrivait ce qu’ilpensait, ainsi que Julius Cesar, Marcus Aurelius, Titus Lucretius Carus, Plinius, Seneca, et autres docteurs
Médroso. — Je ne les connais point; mais on m’a dit que la religion catholique, basque et romaine, est perdue, si on se met à penser
Boldmind. — Ce n’est pas à vous à le croire; car vous êtes sûr que votre religion est divine, et que les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre elle(16).Si cela est, rien ne pourra jamais la détruire
Médroso. — Non, mais on peut la réduire à peu de chose, et c’est pour avoir pensé, que la Suède, le Danemark, toute votre île, la moitié de l’Allemagne, gémissent dans le malheur épouvantable de n’être plus sujets du pape. On dit même que si les hommes continuent à suivre leurs fausses lumières, ils s’en tiendront bientôt à l’adoration simple de Dieuet à la vertu. Si les portes de l’enfer prévalent jamais jusque-là, que deviendra le saint-office?
Boldmind. — Si les premiers chrétiens n’avaient pas eu la liberté de penser, n’est-il pas vrai qu’il n’y eût point eu de christianisme?
Médroso. — Que voulez-vous dire? je ne vous entends point
Boldmind. — Je le crois bien. Je veux dire que si Tibère et les premiers empereurs avaient eu desjacobins qui eussent empêché les premiers chrétiens d’avoir des plumes et de l’encre; s’il n’avait pas été longtemps permis dans l’empire romain de penser librement, il eût été impossible que les chrétiens établissent leurs dogmes. Si donc le christianisme ne s’est formé que par la liberté de penser, par quelle contradiction, par quelle injustice voudrait-il anéantir aujourd’hui cette liberté sur...
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