Un général dans la bibliothèque - italo calvino

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  • Publié le : 20 mars 2011
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Un général dans la bibliothèque, Italo Calvino
En Pandurie, une nation illustre, un soupçon s'insinua un jour dans les esprits des hauts officiers : les livres pouvaient contenir des opinions contraires au prestige militaire. En effet, à la suite de procès et d’enquêtes, il était apparu qu'une grande quantité de livres, modernes et anciens, panduriens et étrangers, partageait cette habitudedésormais si répandue de considérer les généraux comme des personnes qui peuvent elles aussi se tromper et causer des désastres, et les guerres comme quelque chose de différent, parfois, des chevauchées radieuses vers des destins glorieux. L'état-major de Pandurie se réunit pour faire le point sur la situation. Mais ils ne savaient par où commencer parce que, en matière de bibliographie, aucun d'euxn'était très ferré. On nomma une commission d’enquête, sous les ordres du général Fedina, officier scrupuleux et sévère. La commission examinerait tous les livres de la plus grande bibliothèque de Pandurie. Cette bibliothèque se trouvait dans un ancien palais plein d'escaliers et de colonnes, décrépi et croulant par endroits. Dans ses salles froides, pleines à craquer, partiellement impraticables,s'entassaient les livres ; seuls les rats avaient la possibilité d'explorer l'ensemble des recoins. Le budget de l'État pandurien, grevé par des dépenses militaires considérables, ne pouvait fournir aucune aide. Les militaires prirent possession de la bibliothèque par un matin pluvieux de novembre. Le général descendit de cheval, courtaud et trapu, bombant le torse, sa grosse nuque tondue ras, lessourcils froncés audessus de son pince-nez ; quatre échalas, des lieutenants, descendirent de voiture, menton haut dressé et paupières baissées, chacun avec sa serviette à la main. Puis arriva une équipe de soldats qui campèrent dans l'ancienne cour, avec leurs mulets, des bottes de foin, des tentes, des cuisines, des radios de campagne et des drapeaux de signalisation. Des sentinelles furentplacées aux portes, ainsi qu'une pancarte qui interdisait l'entrée, «à cause des grandes manoeuvres, pour toute la durée de celles-ci». C'était un expédient, pour que l'on pût mener l'enquête en grand secret. Les chercheurs qui avaient l'habitude de se rendre à la bibliothèque tous les matins, emmitouflés dans leurs manteaux, avec des écharpes et des passe-montagnes pour ne pas se geler, durent fairemarche arrière. Ils se demandaient, perplexes : «Comment ça, les grandes manoeuvres dans la bibliothèque ? Ne vont-ils pas mettre du désordre ? Et la cavalerie ? Vont-ils faire aussi du tir ? » Parmi le personnel de la bibliothèque il ne resta qu'un petit vieux, M. Crispino, conservé pour expliquer aux officiers l'emplacement des volumes. C'était un petit bonhomme, avec un crâne chauve en formed'oeuf et des yeux comme des têtes d'épingle derrière ses lunettes. Le général Fedina s'occupa tout d'abord de l'organisation logistique, les ordres étant que la commission ne sortît pas de la bibliothèque avant d'avoir achevé l'enquête ; c'était un travail qui demandait de la concentration et ils ne devaient pas être distraits. Aussi se procurèrent-ils des stocks de vivres, quelques poêles decaserne, une provision de bois à laquelle s’ajoutèrent des recueils de vieilles revues, estimées peu intéressantes. Il n'avait jamais fait aussi chaud dans la bibliothèque, en cette saison. Dans des endroits sûrs, entourés de souricières, on plaça les lits de camp où dormiraient le général et ses officiers. Puis on procéda au partage des tâches. A chacun des lieutenants furent assignées des branchesdéterminées du savoir, des siècles déterminés d'histoire. Le général contrôlerait le tri des volumes et apposerait divers tampons selon que le livre serait déclaré lisible par les officiers, les sous-officiers, la troupe, ou bien devrait être dénoncé auprès du tribunal militaire. Et la commission commença son travail. Chaque soir la radio de campagne transmettait le rapport du général Fedina au...