Un optimisme technique sans illusion

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 28 (6878 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 22 décembre 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
Gilbert Simondon : un optimisme technique sans illusion

Par Marcel Kouassi N’dri
www.contrepointphilsophique.ch
Rubrique Philosophie
20 janvier 2011

Introduction

À mesure que nous examinons le vaste champ intellectuel de la philosophie de la technique, nous y découvrons un optimiste béat : la technique moderne et, par extension, toutes les technosciences reçoivent labénédiction de certains penseurs dont le plus connu est sans nul doute René Descartes. Selon cette perspective, la technique moderne doit inspirer l’humanité qui devrait en faire un moyen de maîtrise, de domination, d’exploitation et de possession de la nature, et surtout d’exploitation de toutes les richesses qu’elle renferme. L’éloge que l’on fait de la technique moderne est du technicisme, de latechnophilie. L’optimisme technoscientifique des philosophes se mue, dans la sphère politique, en un optimisme excessif de profession, et est appelé à raison technocratie.

À l’opposé de cette conception valorisante de la technique se profilent un scepticisme et un pessimisme dans lesquels la technique apparait comme l’ennemie de l’homme et de la nature. Dans cette perspective, certains philosophesdressent une fausse[1] opposition « entre la culture et la technique, entre l’homme et la machine »[2]. Ce pessimisme prend la forme d’une détresse chez Martin Heidegger et d’une relative technophobie chez Jacques Ellul.

Heidegger assimile, par exemple, la technique moderne au « danger suprême »[3]. L’Arraisonnement (Ge-Stell), qui est l’essence de la technique moderne, menacerait l’êtreet l’étant de disparition. Cette menace, selon Heidegger, « a déjà atteint l’homme dans son être. Aussi, là où domine l’Arraisonnement, y a-t-il danger au sens le plus élevé »[4]. Commentant le discours heideggérien sur la technique moderne, Michel Haan constate une détresse qui s’achève dans le cynisme : « c’est pourquoi la menace d’une installation indéfiniment prolongée dans la techniquereprésente pour Heidegger une perspective beaucoup plus sinistre, une menace de mort bien plus grande que toute menace de destruction physique de l’humanité par une guerre atomique »[5]. Ellul, quant à lui, disqualifie la possibilité d’une culture technique et d’une coévolution de l’humain et de la technique, tant il perçoit dans le système technicien un moyen de négation radicale de la libertéhumaine.

Au centre de ces évaluations tranchées, la philosophie de la technique, en sa phase moderne, nous offre une exception dans l’approche du rapport de la technique à l’homme, à la culture et à la nature. Cette exception est le discours simondonien. La réévaluation de la relation homme-objets techniques prend, chez Simondon, la forme d’un optimisme sans illusion que nous nous proposonsd’examiner à partir de la problématique suivante: quel est le fondement de la réévaluation optimiste des techniques opérée par Gilbert Simondon ? Cette nouvelle approche des relations homme-objets techniques n’est-elle pas une technophilie effrénée ? Si non, en quoi l’optimisme technique simondonien est-il sans illusion ?

Une approche critique de cette problématique peut partir d’une doublehypothèse : d’une part, la technique est une cristallisation en structures fonctionnelles des faits, des gestes et des volontés humaines, d’autre part, l’aliénation technique résulte moins du mode d’existences des objets techniques que de l’incapacité des cultures closes à s’approprier l’avenir de l’humain caché dans le processus de concrétisation de la RDTS[6].

I-LA TECHNIQUE, UNE RÉALITÉHUMAINE

Le tournant décisif amorcé par la technique moderne a suscité une levée de boucliers contre les objets techniques en général et contre les objets techniques modernes en particulier. Ainsi, nombre de penseurs qui réfléchissent sur les techniques modernes ont vu en elles une époque de l’oubli de l’être, d’aliénation de l’homme et d’arraisonnement de la nature. Jacques Dufresne...
tracking img