Un roi sans divertissement

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  • Publié le : 6 avril 2011
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I . Histoire de M.V. (pp. 9-86).

un roman policier ?

Certes on trouve ici les poncifs du genre : une atmosphère (un village isolé en proie à la peur, pp. 27-28); une énigme (des disparitions inexplicables, des taches de sang); un détective (Langlois, qui, comme Maigret ou Hercule Poirot, a l'air d'en savoir rapidement plus que tous les autres :" Je comprends tout et je ne peux rienexpliquer", p. 56); du "suspense" : le criminel se laisse apercevoir (pp. 21, 32-33), laisse des signes mystérieux (les cochons entaillés "de partout", p. 22), puis disparaît. Le climat de terreur (ou d'attente) renforce encore l'intérêt du lecteur. Giono semble s'amuser à répéter ces poncifs : ainsi pp. 62-63 où l'inconnu apparaît morceau par morceau; p. 48 où le narrateur précise qu'il n'écrit pas unfait divers banal d'homme-vampire; pp. 64-74 enfin, dans la longue filature de Frédéric.

Car c'est tout autre chose que l'on devine, grâce en partie aux parenthèses ou aux incidentes, par lesquelles le narrateur, mine de rien, nous dit l'essentiel : ainsi l'atmosphère est en fait révélatrice (p. 26) des terreurs ancestrales et propres à l'humanité depuis qu'elle a quitté le soleil pour "lesvoûtes" (cf. p. 29). Très vite, on comprend que l'identité du criminel n'a pas d'importance (une initiale : M. V.) et que seul compte son mobile (p. 44). Le dénouement laissera le lecteur sur sa faim : pourquoi ces meurtres ? pourquoi cette exécution sommaire de M. V. par Langlois ?

une fable métaphysique ?

On songe, bien sûr, au titre, emprunté à Pascal ("Un roi sans divertissement estun homme plein de misères") et à cette morale austère où le penseur classique condamne les vaines agitations des hommes comme autant de moyens de fuir la misère de leur condition. Et en effet le narrateur évoque l'ennui des villages isolés par l'hiver (pp. 15, 53) et emploie même le mot "divertissement" (p. 57, souligné) au moment où Langlois commence à deviner que les mobiles du meurtrier peuventêtre d'ordre esthétique.

Bien sûr, il y a loin de Pascal à Giono, et il semble même que celui-ci prenne la phrase des Pensées à rebours : ainsi, il peut être "légitime" de se divertir, fût-ce en tuant. Certes, dans cette première partie, ceci ne peut que se deviner, comme Langlois, au cours de la messe de minuit, "comprend tout et ne peut rien expliquer" (p. 56). Mais, de manière faussementinnocente, Giono prépare le thème de la cruauté et du plaisir qu'on peut y trouver :
- le sang sur la neige s'installe dans le texte comme un thème obsédant ("très propre, rouge et blanc, c'était très beau", pp. 23-25). Du sang de Delphine, "bonne viande bourrée de sang" (p. 48), on dira aussi : "Son sang était très beau. Je dis beau. Parlons en peintre."
- les comparaisons et les métaphoresvisent nettement des référents culturels appropriés : Abraham, les prêtres Aztèques de Quetzalcoatl, aux "couteaux d'obsidienne [qui] s'enfoncent logiquement dans des cœurs choisis"(p. 49).
- les arbres, dans une somptueuse description de l'automne, deviennent prêtres-guerriers, bourreaux, pétrisseurs de sang; l'Ouest "saigne sur des rochers qui sont incontestablement bien plus beaux sanglants" (pp.36-37). Dans son délire dionysiaque, le hêtre de la scierie prend une dimension inquiétante, "dont la beauté hypnotisait comme l'œil des serpents ou le sang des oies sur le neige".

On aura noté comment cette récurrence de la cruauté s'accompagne d'appréciations esthétiques : "Nous en sommes avertis par la beauté. On ne peut pas vivre dans un monde où l'on croit que l'élégance exquise duplumage de la pintade est inutile" (p. 49). Mots essentiels, quoi qu'en dise le narrateur. On peut ainsi trouver un dérivatif à tuer pour jouir d'un spectacle, comme celui du sang sur la neige. C'est ce que Langlois semble deviner. Ce goût qu'on pourrait juger "monstrueux" est en outre évoqué de manière très "naturelle", comme si Giono voulait précisément qu'on évite de juger M. V. - et, plus tard,...
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