Une partie de campagne

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  • Publié le : 18 avril 2010
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UNE PARTIE DE CAMPAGNE
On avait projeté depuis cinq mois d'aller déjeuner aux environs de Paris, le
jour de la fête de Mme Dufour, qui s'appelait Pétronille. Aussi, comme on
avait attendu cette partie impatiemment, s'était-on levé de fort bonne heure
ce matin-là.
M. Dufour, ayant emprunté la voiture du laitier, conduisait lui-même. La
carriole, à deux roues, était fort propre ; elle avaitun toit supporté par
quatre montants de fer où s'attachaient des rideaux qu'on avait relevés pour
voir le paysage.
Celui de derrière, seul, flottait au vent, comme un drapeau.
La femme, à côté de son époux, s'épanouissait dans une robe de soie cerise
extraordinaire. Ensuite, sur deux chaises, se tenaient une vieille
grand-mère et une jeune fille. On apercevait encore la chevelure jaune d'ungarçon qui, faute de siège, s'était étendu tout au fond, et dont la tête seule
apparaissait. , Après avoir suivi l'avenue des Champs-Elysées et franche
lés fortifications à la porte Maillot, on s'était mis à regarder la contrée.
En arrivant au pont de Neuilly, M. Dufour avait dit : " Voici la campagne
enfin ! " et sa femme, à ce signal, s'était attendrie sur la nature.
Au rond-point deCourbevoie, une admiration les avait saisis devant
l'éloignement des horizons. A droite, là-bas, c'était Argenteuil, dont le
clocher se dressait ; au-dessus apparaissaient les buttes de Sannois et le
Moulin d'orgemont. A gauche, l'aqueduc de Marly se dessinait sur le ciel
clair du matin, et l'on apercevait aussi, de loin, la terrasse de
Saint-Germain ; tandis qu'en face, au bout d'une chaîne decollines, des
terres remuées indiquaient le nouveau fort de Cormeilles. Tout au fond,
dans un reculement formidable, par-dessus des plaines et des villages, on
entrevoyait une sombre verdure de forêts.
Le soleil commençait à brûler les visages ; la poussière emplissait les yeux
continuellement, et, des deux côtés de la route, se développait une
campagne interminablement nue, sale et puante. Oneût dit qu'une lèpre
l'avait ravagée, qui rongeait jusqu'aux maisons, car des squelettes de bâtiments défoncés et abandonnés, ou bien des petites cabanes inachevées
faute de paiement aux entrepreneurs, tendaient leurs quatre murs sans toit.
De loin en loin, poussaient dans le sol stérile de longues cheminées de
fabriques, seule végétation de ces champs putrides où la brise du printempspromenait un parfum de pétrole et de schiste mêlé à une autre odeur moins
agréable encore.
Enfin, on avait traversé la Seine une seconde fois, et, sur le pont, cela avait
été un ravissement. La rivière éclatait de lumière ; une buée s'en élevait,
pompée par le soleil, et l'on éprouvait une quiétude douce, un
rafraîchissement bienfaisant à respirer enfin un air plus pur qui n'avait
point balayé lafumée noire des usines ou les miasmes des dépotoirs.
Un homme qui passait avait nommé le pays : Bezons.
La voiture s'arrêta, et M. Dufour se mit à lire l'enseigne engageante d'une
gargote : Restaurant Poulin, matelotes et fritures, cabinets de société,
bosquets et balançoires. " Eh bien, madame Dufour, cela te va-t-il ? Te
décideras-tu à la fin ? " La femme lut à son tour : Restaurant Poulin,matelotes et fritures, cabinets de société, bosquets et balançoires. Puis elle
regarda la maison longuement.
C'était une auberge de campagne, blanche, plantée au bord de la route. Elle
montrait, par la porte ouverte, le zinc brillant du comptoir devant lequel se
tenaient deux ouvriers endimanchés.
A la fin, Mme Dufour se décida : " Oui, c'est bien, dit-elle ; et puis il y a de
la vue. " Lavoiture entra dans un vaste terrain planté de grands arbres qui
s'étendait derrière l'auberge et qui n'était séparé de la Seine que par le
chemin de halage.
Alors on descendit. Le mari sauta le premier, puis ouvrit les bras pour
recevoir sa femme. Le marchepied, tenu par deux branches de fer, était très
loin ; de sorte que, pour l'atteindre, Mme Dufour dut laisser voir le bas
d'une jambe...
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