Valladolid

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  • Publié le : 10 mars 2010
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« Aujourd'hui le Saint-Père m'a envoyé jusqu'à vous avec une mission précise : décider, avec votre aide, si ces indigènes sont des êtres humains achevés et véritables, des créatures de Dieu et nos frères dans la descendance d'Adam. Ou si au contraire, comme on l'a soutenu, ils sont des êtres d'une catégorie distincte, ou même les sujets de l'empire du Diable. » C'est ainsi que le légat du papeentame dans le livre de Jean-Claude Carrière le long et âpre débat tenu en 1550-1551 à Valladolid. Historiquement, les différents protagonistes ne se sont vraisemblablement pas rencontrés mais l'auteur, dans un souci d'efficacité argumentative, a condensé l'action, le temps (la controverse dure trois jours dans le livre) et le lieu (le monastère de Valladolid).

La forme adoptée ici est celle duprocès : le juge, représenté par le prélat du pape, pèse les arguments de l'avocat de la défense, Bartolomé de Las Casas (père dominicain officiant dans le Nouveau Monde), et du procureur, Ginès de Sépulvéda, traducteur d'Aristote et grand ami de Cortès. Les témoins sont d'une part un échantillon d'Indiens amenés d'Amérique (qui se voient devenir l'objet de multiples expériences censées confirmerou infirmer leur appartenance à l'humanité) et d'autre part deux colons soulignant l'importance économique de la dispute.

Si l'argumentation tombe dans un manichéisme en décalage avec la complexité de la question (comment ne pas accorder sa préférence pour un Bartolomé de Las Casas défenseur des droits humains, dénonciateur des multiples massacres qui jalonnent sa mission lorsque celui-ci sevoit confronté à l'obscurantisme poussé à son paroxysme en la personne d'un philosophe enfermé dans sa logique aristotélicienne ?), on peut toutefois relever ses principales articulations : dans la première partie du débat, Bartolomé de Las Casas décrit les massacres subis par les populations indigènes. Sépulvéda développe quant à lui sa défense de la colonisation à outrance à partir du verset : « Jene suis pas venu apporter la paix, mais l'épée. »1 C'est Dieu qui a permis ces massacres quasi-miraculeux (300 colons face à une population entière) pour punir ce peuple idolâtre pratiquant les sacrifices humains. Puisque tous les hommes sont destinés à devenir chrétiens, ces créatures ne peuvent être des hommes. Sa position évolue petit à petit en acceptant leur nature humaine mais en sereposant sur Aristote : certaines espèces sont faites pour régner et dominer les autres ; les Indiens ignorent l'usage du métal, des armes à feu, de la roue, leur nourriture est détestable et ils sont incapables de comprendre les « choses les plus simples » (ce que contredisent les missions d'évangélisation et d'éducation des franciscains). Dès lors, il est impensable de les élever au niveau desEspagnols dans la hiérarchie des espèces.

La deuxième partie de la controverse est plus « expérimentale » : Sépulvéda a en effet fait venir d'Amérique une statue d'une de leurs idoles, Quetzalcóatl le serpent à plumes, affreuse aux yeux des moines présents. Le débat prend une toute autre tournure avec l'entrée inattendue de quatre « spécimens » amenés pour l'occasion : une famille (le père, la mère etleur bébé) et un acrobate. Aucun aspect n'est écarté : sur le plan physique, ils sont semblables aux Espagnols (les fécondations croisées donnent des enfants viables). Leurs liens familiaux sont testés (l'enfant est menacé devant la mère qui intervient pour le défendre), leur foi mise à l'épreuve (ils restent fidèles aux dieux de leurs ancêtres même s'ils ne comprennent pas leur mutisme). Puisquele rire est le propre de l'homme, on cherche à les faire rire, au désespoir de Bartolomé de Las Casas outré par de telles pratiques. S'ils rejettent la foi chrétienne selon le dominicain, c'est parce que les Espagnols leur enseignent : « Tu ne voleras pas le bien d'autrui » et qu'ils les privent de tous leurs biens.

Après trois jours de réflexion, le prélat rend son verdict : « Les habitants...
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