Vivre avec 400 mots

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|PORTRAIT |[pic]|
|Vivre avec 400 mots | |
|LE MONDE | 18.03.05 | 14h52| |
|Le langage des jeunes des cités peut faire rire. Il renforce aussi leur exclusion | |
|La phrase a jailli mécaniquement. C'était il y a deux mois, à Grenoble. Sihem, 14 ans, venait d'intégrer l'Espace adolescents, une structure | |
|d'accueil visant àrescolariser des jeunes de 14 à 21 ans en rupture de scolarité ou aux portes de la délinquance. Ce jour-là, la jeune fille | |
|butait sur un exercice. "Je suis trop une Celte !", s'est-elle alors exclamée. Interloqué, Antoine Gentil, son professeur, lui a demandé ce | |
|qu'elle voulait dire par "Celte" ? Et Sihem d'expliquer que, dans sa cité, le quartier de la Villeneuve, àGrenoble, ce mot était couramment | |
|utilisé pour désigner un (e) imbécile. Pourquoi et comment, à supposer qu'il soit orthographié de la même façon, a-t-il été détourné de son sens | |
|? Sihem l'ignore. L'adolescente sait seulement qu'elle ne prononce plus beaucoup cette expression, en tout cas plus en classe. Elle veut "réussir| |
|dans la vie et avoir un métier" et espèrereprendre bientôt une scolarité normale, commencer une formation, faire des stages. "Pour cela, il faut| |
|que j'apprenne à bien parler", reconnaît-elle. | |
|L'Espace adolescents de Grenoble, placé sous la tutelle du Comité dauphinois d'action socio-éducative (Codase), met justement l'accent surle | |
|réapprentissage du langage. La plupart des adolescents qui arrivent ici présentent des difficultés avec la langue française, à laquelle ils ont | |
|substitué une langue "des cités" souvent comprise d'eux seuls."Nous essayons de les en détacher, le plus souvent par l'entremise de jeux, | |
|explique Marie-France Caillat, éducatrice au sein de la structure. Achaque fois, par exemple, qu'un jeune emploie l'expression "sur la vie de ma| |
|mère", nous prononçons immédiatement devant lui le prénom de sa mère, ce qui a pour effet de le déstabiliser. Quand un autre lance "sur le Coran"| |
|à la manière d'un juron, nous lui faisons reprendre sa phrase en remplaçant "Coran" par "canard". On arrive, comme ça, à faire changer leurs | ||habitudes linguistiques. Mais ce n'est pas simple. Ces jeunes donnent l'impression d'être de véritables friches. On dirait que rien n'a été | |
|cultivé chez eux, qu'ils se sont constitués tout seuls." | |
|Les enseignants et les éducateurs qui cohabitent dans cet établissement ne s'appliqueraient pas àsevrer ces jeunes de leur langage si celui-ci | |
|n'était pas devenu trop "encombrant" en dehors de leurs quartiers. Qu'on l'appelle "argot des cités", "parler banlieue" ou "langage des jeunes", | |
|ce jargon a été beaucoup étudié "culturellement". Des chercheurs ont décrypté sa structure, décortiqué son vocabulaire, répertorié ses emprunts | |
|aux langues des communautésimmigrées. Des artistes en ont fait un sujet en tant que tel, comme le réalisateur Abdellatif Kechiche avec | |
|L'Esquive, grand vainqueur de la dernière cérémonie des Césars. Bernard Pivot a glissé des "meufs" dans une de ses dictées. Les dictionnaires ont| |
|même ouvert leurs pages à certains de ses mots, comme teuf, keum, keuf ou beur (et beurette), également tirés du verlan....
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