Voltaire

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  • Publié le : 19 mai 2010
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. VOLTAIRE - CHAPITRE XX .
- Extrait de "L’Ingénu" -

L'extrait étudié
Au milieu de ce spectacle de la mort, tandis que le corps est exposé à la porte de la maison, que deux prêtres à côté d’un bénitier récitent des prières d’un air distrait, que des passants jettent quelques gouttes d’eau bénite sur la bière par oisiveté, que d’autres poursuivent leur chemin avec indifférence, que lesparents pleurent, et qu’un amant est prêt de s’arracher la vie, le Saint- Pouange arrive avec l’amie de Versailles. Son goût passager, n’ayant été satisfait qu’une fois, était devenu de l’amour. Le refus de ses bienfaits l’avait piqué. Le père de La Chaise n’aurait jamais pensé à venir dans cette maison ; mais Saint-Pouange ayant tous les jours devant les yeux l’image de la belle Saint-Yves, brûlantd’assouvir une passion qui par une seule jouissance avait enfoncé dans son coeur l’aiguillon des désirs, ne balança pas à venir lui même chercher celle qu’il n’aurait pas peut-être voulu revoir trois fois si elle était venue d’elle-même. Il descend de carrosse ; le premier objet qui se présente à lui est une bière ; il détourne les yeux avec ce simple dégoût d’un homme nourri dans les plaisirs, quipense qu’on doit lui épargner tout spectacle qui pourrait le ramener à la contemplation de la misère humaine. Il veut monter. La femme de Versailles demande par curiosité qui on va enterrer ; on prononce le nom de Mademoiselle de Saint-Yves. À ce nom, elle pâlit et poussa un cri affreux ; Saint-Pouange se retourne ; la surprise et la douleur remplissent son âme. Le bon Gordon était là, les yeuxremplis de larmes. Il interrompt ses tristes prières pour apprendre à l’homme de cour toute cette horrible catastrophe. Il lui parle avec cet empire que donnent la douleur et la vertu. Saint- Pouange n’était point né méchant ; le torrent des affaires et des amusements avait emporté son âme, qui ne se connaissait pas encore. Il ne touchait point à la vieillesse, qui endurcit d’ordinaire le coeur desministres ; il écoutait Gordon, les yeux baissés, et il en essuyait quelques pleurs qu’il était étonné de répandre : il connut le repentir. « Je veux voir absolument, dit-il, cet homme extraordinaire dont vous m’avez parlé ; il m’attendrit presque autant que cette innocente victime dont j’ai causé la mort. » Gordon le suit jusqu’à la chambre où le prieur, la Kerkabon, l’abbé de Saint- Yves etquelques voisins, rappelaient à la vie le jeune homme retombé en défaillance. « J’ai fait votre malheur, lui dit le sous-ministre ; j’emploierai ma vie à le réparer. » La première idée qui vint à l’Ingénu fut de le tuer, et de se tuer lui-même après. Rien n’était plus à sa place ; mais il était sans armes et veillé de près. Saint-Pouange ne se rebuta point des refus accompagnés du reproche, du mépriset de l’horreur qu’il avait mérités, et qu’on lui prodigua. Le temps adoucit tout. Mons. de Louvois vint enfin à bout de faire un excellent officier de l’Ingénu, qui a paru sous un autre nom à Paris et dans les armées, avec l’approbation de tous les honnêtes gens, et qui a été à la fois un guerrier et un philosophe intrépide. Il ne parlait jamais de cette aventure sans gémir ; et cependant saconsolation était d’en parler. Il chérit la mémoire de la tendre Saint-Yves jusqu’au dernier moment de sa vie. L’abbé de Saint- Yves et le prieur eurent chacun un bon bénéfice ; la bonne Kerkabon aima mieux voir son neveu dans les honneurs militaires que dans le sous-diaconat. La dévote de Versailles garda les boucles de diamants, et reçut encore un beau présent. Le père Tout-à-tous eut des boîtes dechocolat, de café, de sucre candi, de citrons confits, avec les Méditations du révérend père Croiset et La Fleur des saints, reliés en maroquin. Le bon Gordon vécut avec l’Ingénu jusqu’à sa mort dans la plus intime amitié ; il eut un bénéfice aussi, et oublia pour jamais la grâce efficace et le concours concomitant. Il prit pour sa devise : malheur est bon à quelque chose. Combien d’honnêtes...
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