Voyage

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  • Publié le : 16 novembre 2011
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PARIS
(Jean-Jacques Rousseau, qui a passé sa jeunesse en Suisse, découvre Paris à l’âge
de 19 ans.)
Combien l’abord de Paris démentit l’idée que j’en avais ! La décorationextérieure que
j’ai vue à Turin, la beauté des rues, la symétrie et l’alignement des maisons, me faisaient
chercher à Paris autre chose encore. Je m’étais figuré une ville aussi belle quegrande, de
l’aspect le plus imposant, où l’on ne voyait que de superbes rues, des palais de marbre et
d’or. En entrant par le faubourg Saint-Marceau, je ne vis que de petites rues sales etpuantes, de vilaines maisons noires, l’air de la malpropreté, de la pauvreté, des mendiants,
des charretiers, des crieuses de tisanes et de vieux chapeaux. Tout cela me frappad’abord
à tel point, que tout ce que j’ai vu depuis à Paris de magnificence réelle n’a pu détruire
cette première impression, et qu’il m’en est resté toujours un secret dégoût pourl’habitation
de cette capitale. Je puis dire que tout le temps que j’ai vécu dans la suite ne fut employé
qu’à y chercher des ressources pour me mettre en état d’en vivre éloigné. Tel est lefruit
d’une imagination trop active, qui exagère par-dessus l’exagération des hommes, et voit
toujours plus que ce que l’on lui dit. On m’avait tant vanté Paris, que je me l’étais figurécomme l’ancienne Babylone, dont je trouverais peut-être autant à rabattre, si je l’avais vue,
du portrait que je m’en suis fait. La même chose m’arriva à l’Opéra, où je me pressaid’aller
le lendemain de mon arrivée ; la même chose m’arriva dans la suite à Versailles ; dans la
suite encore en voyant la mer ; et la même chose m’arriva toujours en voyant desspectacles qu’on m’aura trop annoncés : car il est impossible aux hommes et difficile à la
nature elle-même de passer en richesse mon imagination.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU, Les Confessions
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