Zola, l'assomoir, suite de l'incipit

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  • Publié le : 31 mai 2011
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Le sixième coup de cloche venait de retentir, faisant s'envoler avec le bruit des échos, quelques pigeons encore endormis. Gervaise eut un sursaut lorsqu'un volatile s'engouffra dans la chambre, manquant de réveiller les enfants. L'oiseau affolé renversa le vieux pot à eau ébréché sur lequel figurait ces quelques mots "Pour toi, mon amour", et sortit de la même manière qu'il était entré,nerveux, paniqué, claquant des ailes. Gervaise, abattue, bouleversée, agacée, attrapa un balai poussiéreux et ramassa les débris sur le sol. Elle remarqua l'inscription et sourit de tristesse. "L'amour existe donc parfois", songea-t-elle. Lantier, où pouvait-il bien être tandis que le jour se levait ? Que faisait-il ? Tandis qu'une foule de questions pénétrait son esprit fatigué, une silhouettefranchissa le seuil de la porte. C'était lui, les yeux embués de larmes, les mains tremblantes, le coeur palpitant, plein de remords. Il le savait, pour la première fois, il venait de découcher ; il devra s'en expliquer. Encore accroupie sur le sol humide, Gervaise tenait des morceaux de verre dans la main droite, une goutte de sang coulait de sa main gauche ; le verre cassé l'avait coupée, mais elle neremarquait pas la blessure tant elle était préoccupée par l'apparition soudaine de son mari.
- Que fais-tu ici par terre, pas encore couchée ?
Gervaise ne lui répondit pas, elle refusait de le regarder, elle ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas. Il titubait, donnait des signesd'agacement, s'agitait, allait de long en large dans la pièce à peine réveillée par la pointe du jour. Tout à cet instant semblait triste, misérable et pesant : la vieille commode de noyer, la petite table, le lit de fer, et cette vieille malle au ventre creux. Gervaise avait tant fait pour cet homme, tant donné, qu'elle ne pouvait lui pardonner si facilement ! Elle se releva, jeta dans la poubelle griseles éclats du pot. Lantier la regardait faire, sans broncher... Elle se rendit au lavabo, se rinça la main qui commençait à la piquer. Le sang coulait le long du vieux meuble, elle ne s'en apperçut pas ; elle pleurait. Ses pensées l'avaient quittée, elle n'avait pourtant qu'une obsession : “Où était son mari la nuit dernière, avec qui était-il ?” Leurs regards se croisèrent, etLantier eut un petit sourire. Sa femme lui prêterait-elle attention ?

-Lantier... balbutia Gervaise
Il s'approcha pour lui tenir la main. Elle recula.

-Combien ?, lança-t-elle.
- Combien quoi ?, grogna Lantier.
- Combien d'absynthe as-tu bu ce soir ? Dis-moi combien ? Tu deviens donc comme ton frère !
-Je t'interdis deparler ainsi de mon frère ! Oui, j'ai bu ! J'ai bu pour oublier que je devais rentrer à la maison ! J'ai bu pour oublier mon travail ! Et si j'en suis là, c'est en partie ta faute !

Gervaise éclata en sanglot. Ses larmes descendaient le long de ses joues creusées par la fatigue et une trop longue attente.
- Je t'ai donné tout l'amour que je possédais, cria Gervaise, la voix tremblante, je mesuis occupée de tes enfants, n'ai-je pas été une femme exemplaire et courageuse ? Je ne veux pas de tes reproches ?
-Une femme exemplaire ?, s'indigna Lantier. Il s'appuya contre la commode branlante, tentait de se ressaisir. Où étais-tu quand j'avais besoin de toi ? Où étais-tu lorsque j'avais besoin de soutien, de ton soutien ?

Gervaise pleurait encore plus fort, le visage dans le creux de sesmains.

- Mais j'étais là ! Et ce soir j'étais seule à t'attendre tandis que tu faisais la fête avec tes amis.

Lantier soupira, il fit le tour de la table pour regarder ses enfants endormis. Claude était emmitouflé sous la couette, seule sa petite tête blonde apparaissait en dehors de la couverture. Sur son doux visage endormit se dessinait un léger sourire. Il dormait paisiblement. Ni...
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