A l'ouest rien de nouveau

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"Quand nous partons, nous ne
sommes que de vulgaires soldats,
maussades ou de bonne humeur
et, quand nous arrivons dans la
zone ou commence le front, nous
sommes devenus des hommes-
betes."
Témoignage d'un simple soldat
allemand de la guerre 1914-1918,
A l'ouest rien de nouveau, roman
pacifiste, réaliste et bouleversant, connut, des sa
parution en 1928, un succes mondial retentissantet reste l'un des ouvrages les plus remarquables
sur la monstruosité de la guerre.
- I -
Nous sommes à neuf kilomètres en arrière du front. On
nous a relevés hier. Maintenant, nous avons le ventre
plein de haricots blancs avec de la viande de boeuf et
nous sommes rassasiés et contents. Même, chacun a pu
encore remplir sa gamelle pour ce soir ; il y a en outre
double portion de saucisse etde pain : c'est une affaire !
Pareille chose ne nous est pas arrivée depuis longtemps ;
le cuistot, avec sa rouge tête de tomate, va jusqu'à nous
offrir lui-même ses vivres. A chaque passant il fait signe
avec sa cuiller et lui donne une bonne tapée de nourriture.
Il est tout désespéré parce qu'il ne sait pas comment
il pourra vider à fond son "canon à rata". Tjaden et
Müller ont dénichédes cuvettes et ils s'en sont fait mettre
jusqu'aux bords, comme réserve. Tjaden agit ainsi
par boulimie, Müller par prévoyance. Où Tjaden fourre
tout cela, c'est une énigme pour tout le monde : il est et
reste plat comme un hareng maigre.
Mais le plus fameux, c'est qu'il y a eu aussi double
ration de tabac. Pour chacun, dix cigares, vingt cigarettes
et deux carottes à chiquer : c'est trèsraisonnable. J'ai
troqué avec Katczinsky mon tabac à chiquer pour ses
cigarettes, cela m'en fait quarante. Ça suffira bien pour
une journée.
A vrai dire, toute cette distribution ne nous était pas
destinée. Les Prussiens ne sont pas si généreux que ça.
Nous la devons simplement à une erreur.
Il y a quinze jours, nous montâmes en première ligne
pour relever les camarades. Notre secteur étaitassez
calme, et par conséquent le fourrier avait reçu, pour le
jour de notre retour, la quantité normale de vivres et il
avait préparé tout ce qu'il fallait pour les cent cinquante
hommes de la compagnie. Or, précisément, le dernier
jour il y eut, chez nous, un marmitage exceptionnel ;
l'artillerie lourde anglaise pilonnait sans arrêt notre position,
de sorte que nous eûmes de fortes perteset que nous
ne revînmes que quatre-vingts.
Nous étions rentrés de nuit et nous avions fait aussitôt
notre trou, pour pouvoir, enfin, une bonne fois, dormir
convenablement ; car Katczinsky a raison, la guerre ne
serait pas trop insupportable si seulement on pouvait
dormir davantage. Le sommeil qu'on prend en première
ligne ne compte pas et quinze jours chaque fois c'est
long.
Il étaitdéjà midi lorsque les premiers d'entre nous se
glissèrent hors des baraquements. Une demi-heure plus
tard chacun avait pris sa gamelle et nous nous groupâmes
devant la "Marie-rata", à l'odeur grasse et nourrissante.
En tête, naturellement, étaient les plus affamés :
le petit Albert Kropp, qui, de nous tous, a les idées les
plus claires, et c'est pour cela qu'il est déjà soldat de
première classe; Müller, numéro cinq, qui traîne encore
avec lui des livres de classe et rêve d'un examen de repêchage
(au milieu d'un bombardement il pioche des théorèmes
de physique) ; Leer, qui porte toute sa barbe et
qui a une grande prédilection pour les filles des bordels
d'officiers ; il affirme sous serment qu'elles sont obligées,
par ordre du commandement, de porter des chemises
de soie et, pourles visiteurs à partir de capitaine, de
prendre un bain préalable ; le quatrième, c'est moi, Paul
Baümer. Tous quatre âgés de dix-neuf ans, tous quatre
sortis de la même classe pour aller à la guerre.
Tout derrière nous, nos amis. Tjaden, maigre serrurier,
du même âge que nous, le plus grand bouffeur de
la compagnie. Il s'assied pour manger, mince comme
une allumette et il se relève...
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