C'est l'extase

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  • Publié le : 30 mai 2010
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EXPLICATION DE TEXTE
PAUL VERLAINE

Le vent dans la plaine
Suspend son haleine.
FAVART.

C’est l’extase langoureuse,
C’est la fatigue amoureuse,
C’est tous les frissons des bois,
Parmi l’étreinte des brises,
C’est, vers les ramures grises,
Le chœur des petitesvoix.

O le frêle et frais murmure !
Cela gazouille et susurre,
Cela ressemble au cri doux
Que l’herbe agitée expire…
Tu dirais, sous l’eau qui vire,
Le roulis sourd des cailloux.

Cette âme qui se lamente
En cette plaintedormante
C’est la nôtre, n’est-ce pas ?
La mienne, dis, et la tienne,
Dont s’exhale l’humble antienne
Par ce tiède soir, tout bas ?

Paul Verlaine
Romances sans paroles,
Ariettes oubliées, I.

« C’est l’extase langoureuse » ouvre le recueil des Romances sans paroles de Verlaine. Le titre de cerecueil paru en 1874 est emprunté à un vers des Fêtes galantes : « Mystiques barcarolles, romances sans paroles ». Ce vers associe les romances aux chansons des bateliers et des gondoliers et s’inspire du titre allemand Lied ohne Worte donné par Mendelssohn à un recueil de pièces brèves pour piano qui répondent à l’idéal vocal du piano romantique. « C’est l’extase langoureuse » est également lepremier poème de la section intitulée ‘Ariettes oubliées’. Ce deuxième titre signale lui aussi la brièveté de la forme adoptée ainsi que les intentions musicales. Ce premier poème est donc un petit air à chanter et s’il est oublié, c’est peut-être parce qu’il appartient à une époque révolue comme le laisse entendre l’épigraphe de Favart, librettiste français du 18° siècle. Comment ne pas songer aussi àla prédilection de Rimbaud pour les littératures démodées, les opéras vieux, les refrains niais, les rythmes naïfs ? Publiée pour la première fois en mai 1872, la première ariette sans titre fait entendre un murmure mystérieux de voix dans une nature champêtre. Dans cette chanson à la fois tendre et plaintive, affleure une anecdote amoureuse, une aventure sentimentale dont le poète ne livre jamaisla clé.

Le poème est constitué de trois sizains d’heptasyllabes sur huit rimes disposées selon un schéma suivi a a puis embrassé b c c b. L’heptasyllabe est le vers de la poésie lyrique courtoise. C’est un vers fréquent au 19° siècle également, surtout en hétérométrie chez Musset, Hugo ou Baudelaire. Verlaine l’utilise volontiers en isométrie. On connaît le goût du poète pour l’impairqu’il considère comme plus musical, comme l’affirme Art Poétique : « De la musique avant toute chose, / Et pour cela préfère l'Impair ». Or, l’heptasyllabe présente la particularité d’offrir toujours un segment impair quelque soit son découpage. Le poème se trouve ainsi placé sous le signe de la musique et du chant. L’esthétisation de l’émotion passe par la mise en forme musicale de l’expression. A lalecture, on perçoit déjà la multiplicité des échos, des résonances d’un vers à l’autre, d’une strophe à l’autre. On retrouve en cela une des caractéristiques du lyrisme.
Cependant, Verlaine invente un lyrisme original, un lyrisme impersonnel si on peut risquer cette expression paradoxale. En effet, le sujet de l’énonciation est absent du premier sizain qui évoque de façon allusive un cadrenaturel. Le deuxième sizain prolonge l’indétermination de la situation énonciative bien qu’apparaissent quelques marques euphoriques de l’émotion notamment à travers la tournure exclamative ; bien que surgisse aussi un pronom de deuxième personne mais sans que jamais l’identité du destinataire ne soit précisée. Ce n’est que dans la dernière strophe que le locuteur dévoile sa présence,...
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