J. locke

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John Locke

IDENTITÉ ET DIFFÉRENCE

Essai sur l’entendement humain,
Livre II, Chapitre xxvii

[Trad. Étienne Balibar, revue par G. Brykman, Seuil, 1998]

§ 1. En quoi consiste l’identité. Une autre occasion pour l’esprit de faire des comparaisons lui est offerte par l’être même des choses, lorsque, considérant qu’une chose existe à un certain moment et à une certaine place, nous lacomparons avec elle-même existant à un autre moment, et formons de là les idées de l’identique et du différent. Quand nous voyons que quelque chose est en quelque lieu à quelque moment du temps, nous pouvons être certains que c’est bien cette chose (quelle qu’en soit d’ailleurs la nature), et non une autre qui au même moment existe en un autre lieu, si semblables et indiscernables qu’elles puissentêtre pour tout le reste : en cela consiste la relation d’identité, que les idées auxquelles elle est attribuée ne changent en rien par rapport à ce qu’elles étaient au moment où nous considérons leur existence antérieure, et auquel nous comparons leur existence présente. De ce que nous ne trouvons jamais ni ne pouvons concevoir que deux choses de même espèce puissent exister à la même place au mêmemoment, nous concluons à bon droit que tout ce qui existe quelque part à un moment donné en exclut tout ce qui est de même espèce, et s’y trouve soi seul. Lorsque donc nous voulons savoir si une chose est ou non la même, la question porte toujours sur quelque chose qui a existé à tel moment en tel lieu, et dont il était assuré à ce moment qu’elle était la même qu’elle-même et non une autre : d’oùil suit qu’une seule chose ne peut avoir eu deux commencements d’exis­tence, pas plus que deux choses un seul commencement, puis­qu’il est impossible que deux choses de même espèce soient ou existent au même instant à la même place ; ou une seule et même chose à des places différentes. Ce qui a eu un seul com­mencement est donc la même chose, et ce qui a commencé à exister à des moments et en deslieux différents n’est pas la même chose mais une chose différente. La difficulté qu’on trouve à penser cette relation-là vient du défaut de soin et d’attention apportés à préciser les notions des choses aux­quelles on l’attribue.
§ 2. Identité de substances et de modes. Nous n’avons les idées que de trois sortes de substances : 1. Dieu ; 2. les intelli­gences finies ; 3. les corps. Dieu, d’abord,est sans commen­cement, éternel, inaltérable, et se trouve partout ; il ne peut donc y avoir aucun doute concernant son identité. Pour ce qui est des Esprits1 finis, ensuite, chacun a commencé d’exister à un moment et en un lieu déterminés, son identité continuera donc d’être déterminée à chaque fois par son rapport à ce moment et à ce lieu aussi longtemps qu’il existera.
La même chose vaudrafinalement pour tout corpuscule matériel qui reste le même pourvu qu’aucune matière ne lui soit ajoutée ou soustraite. Car, encore que ces trois sortes de sub­stances, comme nous les appelons, ne s’excluent pas l’une l’autre de l’occupation d’une même place, nous ne pouvons les concevoir chacune pour son compte que comme excluant d’un même lieu toute substance de même espèce, si nous ne voulons pasque les notions et les noms d’identité et de différence soient dénués de sens, ce qui interdirait de distinguer les unes des autres non seulement les substances, mais quoi que ce soit d’autre. C’est ainsi que si deux corps pouvaient être au même moment au même endroit, il faudrait que ces deux parcelles de matière, quelle que soit leur taille, soient une seule et même chose. En réalité tous lescorps n’en formeraient qu’un seul. Car la même raison qui ferait que deux corpuscules matériels puissent se trouver au même endroit ferait aussi que tous les corps y soient : supposition qui, une fois admise, abolit toute distinction entre identité et différence, ou entre une chose et plusieurs, et la rend ridicule. Mais il est contradictoire de poser deux choses ou davantage comme une seule :...
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