L'amant

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  • Publié le : 9 décembre 2010
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L’incipit
(L’Amant, pages 9 et 10)

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Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votrevisage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. » Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est entre toutes celle qui me plaît de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante. Très vite dans ma vie il a été trop tard. À dix-huit ans il était déjà trop tard.Entre dix-huit ans et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. À dix-huit ans j’ai vieilli. Je ne sais pas si c’est tout le monde, je n’ai jamais demandé. Il me semble qu’on m’a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu’on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement a été brutal. Je l’ai vu gagner mes traits unà un, changer le rapport qu’il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d’en être effrayée j’ai vu s’opérer ce vieillissement de mon visage avec l’intérêt que j’aurais pris par exemple au déroulement d’une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu’un jour il se ralentirait etqu’il prendrait son cours normal. Les gens qui m’avaient connue à dix-sept ans lors de mon voyage en France ont été impressionnés quand ils m’ont revue, deux ans après, à dix-neuf ans. Ce visage-là, nouveau, je l’ai gardé. Il a été mon visage. Il a vieilli encore bien sûr, mais relativement moins qu’il n’aurait dû. J’ai un visage lacéré de rides sèches et profondes, à la peau cassée. Il ne s’est pasaffaissé comme certains visages à traits fins, il a gardé les mêmes contours mais sa matière est détruite. J’ai un visage détruit.
© Hatier - Paris, juin - 2007

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INTRODUCTION Situer le passage Il s’agit de l’incipit du récit, qui s’ouvre sur l’anecdote d’une rencontre, entre un homme et la narratrice – préfigurant celle de la jeune fille et du Chinois –, et sur unautoportrait, ce qui esquisse les deux dominantes du récit : roman d’amour et autobiographie. Dégager les axes de lecture Prologue au récit de la liaison de la jeune fille blanche et de son amant chinois, qui donne son titre au livre, ce passage est introductif à deux titres : il introduit les deux dominantes du récit (le roman d’amour, l’écriture de soi) et permet la rencontre lecteur/auteur.Parce qu’il met en scène une image secrète, qu’il donne à voir le visage de l’écrivain et qu’il procède d’une écriture fragmentaire – en relation avec cette image et la restitution des souvenirs –, le prologue met en évidence les enjeux du récit.

UNE SCÈNE DE RENCONTRE Le récit s’ouvre sur une anecdote rapportée par la narratrice : sa rencontre avec un homme dans un lieu public. Dans un entretien,elle révèle qu’il s’agit du frère de Prévert rencontré dans le hall de la Maison de la radio, à Paris. Or, l’épisode n’a rien d’anecdotique, puisque cet homme lui donne une révélation non seulement sur son visage mais aussi sur sa vie. Une rencontre sous le signe de l’émerveillement Les éléments propres à la rencontre amoureuse sont contenus en condensé dans cette anecdote. Un homme s’approched’une femme, engage la conversation, et fait l’éloge de sa beauté : le cheminement du Chinois vers la jeune fille sera le même. La rencontre s’inscrit dans l’anecdote et le conte de fées, ce que montre l’indicateur temporel « un jour » (l. 1). L’anonymat de © Hatier - Paris, juin - 2007

l’homme et du lieu (rendu par l’emploi de l’indéfini « un »), la simplicité des paroles de l’inconnu...
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