L'argent chez voltaire

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 11 (2582 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 5 octobre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
VOLTAIRE
Il est beau d’approfondir un sujet qu’on méprise.



ARGENT.
Mot dont on se sert pour exprimer de l’or. « Monsieur, voudriez-vous me prêter cent louis d’or ? — Monsieur, je le voudrais de tout mon cœur ; mais je n’ai point d’argent; je ne suis pas en argent comptant. » L’Italien vous dirait : « Signore, non ho di danari. » Je n’ai point de deniers.
Harpagon demande à maîtreJacques1 : « Nous feras-tu bonne chère? — Oui, si vous me donnez bien de l’argent. »
On demande tous les jours quel est le pays de l’Europe le plus riche en argent: on entend par là quel est le peuple qui possède le plus de métaux représentatifs des objets de commerce. On demande par la même raison quel est le plus pauvre; et alors trente nations se présentent à l’envi, le Vestphalien, leLimousin, le Basque, l’habitant du Tyrol, celui du Valais, le Grison, l’Istrien, l’Écossais, et l’Irlandais du nord, le Suisse d’un petit canton, et surtout le sujet du pape.
Pour deviner qui en a davantage, on balance aujourd’hui entre la France, l’Espagne, et la Hollande, qui n’en avait point en 1600.
Autrefois, dans le XIIIe, XIVe et XVe siècle, c’était la province de la daterie2 qui avait sanscontredit le plus d’argent comptant; aussi faisait-elle le plus grand commerce. « Combien vendez-vous cela ? » disait-on à un marchand. Il répondait: « Autant que les gens sont sots. »
Toute l’Europe envoyait alors son argent à la cour romaine, qui rendait en échange des grains bénits, des agnus, des indulgences plénières ou non plénières, des dispenses, des confirmations, des exemptions, desbénédictions, et même des excommunications contre ceux qui n’étaient pas assez bien en cour de Rome, et à qui les payeurs en voulaient.
Les Vénitiens ne vendaient rien de tout cela; mais ils faisaient le commerce de tout l’Occident par Alexandrie; on n’avait que par eux du poivre et de la cannelle. L’argent qui n’allait pas à la daterie venait à eux, un peu aux Toscans et aux Génois. Tous lesautres royaumes étaient si pauvres en argent comptant, que Charles VIII fut obligé d’emprunter les pierreries de la duchesse de Savoie, et de les mettre en gage pour aller conquérir Naples, qu’il perdit bientôt. Les Vénitiens soudoyèrent des armées plus fortes que la sienne. Un noble Vénitien avait plus d’or dans son coffre, et plus de vaisselle d’argent sur sa table, que l’empereur Maximiliensurnommé Pochi danari.
Les choses changèrent quand les Portugais allèrent trafiquer aux Indes en conquérants, et que les Espagnols eurent subjugué le Mexique et le Pérou avec six ou sept cents hommes. On sait qu’alors le commerce de Venise, celui des autres villes d’Italie, tout tomba. Philippe II, maître de l’Espagne, du Portugal, des Pays-Bas, des Deux-Siciles, du Milanais, de quinze centslieues de côtes dans l’Asie, et des mines d’or et d’argent dans l’Amérique, fut le seul riche, et par conséquent le seul puissant en Europe. Les espions qu’il avait gagnés en France baisaient à genoux les doublons catholiques; et le petit nombre d’angelots et de carolus qui circulaient en France, n’avaient pas un grand crédit. On prétend que l’Amérique et l’Asie lui valurent à peu près dix millions deducats de revenu. Il eût en effet acheté l’Europe avec son argent, sans le fer de Henri IV et les flottes de la reine Élisabeth.
Le Dictionnaire encyclopédique, à l’article Argent, cite l’Esprit des lois, dans lequel il est dit3 : « J’ai ouï déplorer plusieurs fois l’aveuglement du conseil de François Ier, qui rebuta Christophe Colomb qui lui proposait les Indes; en vérité, on fit peut-êtrepar imprudence une chose bien sage. »
Nous voyons, par l’énorme puissance de Philippe, que le conseil prétendu de François Ier n’aurait pas fait une chose si sage. Mais contentons-nous de remarquer que François Ier n’était pas né quand on prétend qu’il refusa les offres de Christophe Colomb; ce Génois aborda en Amérique en 1492, et François Ier naquit en 1494, et ne parvint au trône qu’en 1515....
tracking img