L'arrachement dans l'oeuvre d'henri michaux

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 29 (7061 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 29 décembre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Patrick Krémer / 1

© 1993 La Licorne Tous droits réservés.

2 / L’arrachement dans l’œuvre d’Henri Michaux

Entre Angoisse et Sérénité se déploie l’œuvre d’Henri Michaux, reflet fidèle de son cheminement d’homme en quête de repos, de Paix dans les brisements, cheminement dont elle épouse les sinuosités. De Qui je fus (1927) à Par des traits (1984), nous le verrons tantôt pris dans lesmailles de la première, tantôt se désenlaçant, « en fraude, des bras de l’arrière » (NR,82)1 pour aller « Vers la sérénité », laquelle sera, sinon définitivement conquise, du moins en voie de l’être dans les derniers textes, et singulièrement dans ces Poteaux d’angle de 1981 où la voix du poète s’ouvre à la sagesse, à une « antisagesse, qui est pourtant la sagesse »2. Dans un récent ouvrage, FrançoisTrotet, après avoir remarqué que l’oeuvre de Michaux est placée sous le signe d’une libération de l’être, ajoute qu’il progresse « par des expériences multiples, diverses, qui lui permettent de traquer son être et de le saisir, par détour, au plus profond de lui-même »3. Tentative de libération de l’être, assurément, double tentative d’ailleurs : arracher son être aux barreaux de la réalité, à «ce Monde fermé, centré [...] tournant sur lui-même sans jamais arriver à s’échapper » (NR,190), et briser l’étau, la coquille, sortir du « carcel de [son] corps » (PB,44), cette geôle ou, pour mieux dire, cette « carcasse de poulet » (E,46) dans l’étroitesse de laquelle il étouffe. Expériences multiples, oui ; diverses, non. Qu’il écrive, peigne, compose ou voyage, Michaux, par cette « aventured’être en vie » (P,142), ne tend qu’à « déserter l’odieux compartimentage du monde » (PL,70) que son regard aigu démasque en toutes choses. Expériences multiples, mais une, variations sur un même thème pour tenter de s’insoumettre aux « puissances environnantes du monde hostile » (EE,9).

Les citations sont suivies du titre abrégé du livre et du numéro de la page. Quand plusieurs citations d'un mêmetexte se suivent, seule la première est référencée. Sauf mention contraire, les textes sont ceux des éditions Gallimard. Abréviations utilisées : A (Ailleurs), AF (Affrontements), B (Un barbare en Asie), CC (Chemins cherchés, Chemins perdus, Transgressions), CG (Connaissance par les gouffres), DD (Déplacements, Dégagements), E (Ecuador), ED (L'Espace du dedans), EE (Épreuves, Exorcismes), ER(Émergences, Résurgences, Flammarion, 1987), FD (Face à ce qui se dérobe), FE (Façons d'endormi. Façons d'éveillé), FV (Face aux verrous), GE (Les Grandes épreuves de l'esprit), IT (L'Infini turbulent, Mercure de France, 1964), MM (Misérable miracle), NR (La Nuit remue), P (Passages), PA (Poteaux d'angle), PB (Paix dans les brisements, Flinker, 1959), PL (Plume), PT (Par des traits, Fata Morgana, 1984),QJF (Qui je fus), S (Saisir, Fata Morgana, 1979), VI (Une voie pour l'insubordination, Fata Morgana, 1980), VP (La Vie dans les plis). 2 Robert Bréchon, « Vers la sérénité », in Europe n°698-699, juin 1987, p.29. 3 François Trotet, Henri Michaux ou la sagesse du Vide, Paris, Albin Michel, 1992, p.13.
1

© 1993 La Licorne. Tous droits réservés.

Patrick Krémer / 3

L’impression suraiguë dumalaise de moi À l’origine, une faiblesse cardiaque (un souffle au cœur) qui incite Michaux, pour qui l’humour a toujours été salvateur — « en cas de danger, plaisante », disait-il (PA,41) — a l’autodérision : à ses yeux, son corps n’est qu’une « carcasse de poulet » qui abrite — qui désabrite une « maudite pompe à sang mal construite » (P,107), « sans allant, sans mordant », sur laquelle jamaisil ne pourra se reposer. S’il a porté une telle attention aux moindres mouvements de son être, se tenant constamment à l’écoute de ce cœur suspect, profitant d’un « bras cassé » (FD) pour donner la parole à « l’homme gauche », ce double brimé que chacun porte en soi, c’est parce que très tôt s’est enracinée en lui cette « impression suraiguë du malaise de moi » (PB,36) qui ne va pas sans «...
tracking img