L'assomoir

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 6 (1413 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 16 avril 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
La blanchisseuse Gervaise, après un premier échec sentimental, s'est mise en ménage avec l'ouvrier zingueur Coupeau qui, à la suite d'une chute, a sombré dans l'alcoolisme. Un de ses voisins, l'ouvrier Goujet dit Gueule d'or, dont elle est secrètement amoureuse, a pris en apprentissage, dans sa forge, son fils Etienne. Sous prétexte de rendre visite à son fils, Gervaise s'est rendue à la forge oùsa présence a provoqué un duel professionnel entre Goujet et son compagnon Bec-Salé. Bec-Salé a achevé sa prestation : à l'aide du marteau Dédèle, il a modelé son boulon. C'est au tour de Gouget armé de Fifine.

C'était le tour de la Gueule-d’Or. Avant de commencer, il jeta à la blanchisseuse un regard plein d'une tendresse confiante. Puis, il ne se pressa pas, il prit sa distance, lança lemarteau de haut, à grandes volées régulières. Il avait le jeu classique, correct, balancé et souple. Fifine, dans ses deux mains, ne dansait pas un chahut de bastringue, les guibolles emportées par-dessus les jupes; elle s'envolait, retombait en cadence, comme une dame noble, l'air sérieux, conduisant quelque menuet ancien. Les talons de Fifine tapaient la mesure, gravement; et ils s'enfonçaient dansle fer rouge, sur la tête du boulon; avec une science réfléchie, d'abord écrasant le métal au milieu, puis le modelant par une série de coups d'une précision rythmée. Bien sûr, ce n'était pas de l'eau-de-vie que la Gueule-d'Or avait dans les veines, c'était du sang, du sang pur, qui battait puissamment jusque dans son marteau, et qui réglait la besogne. Un homme magnifique au travail, cegaillard-là ! Il recevait en plein la grande flamme de la forge. Ses cheveux courts, frisant sur son front bas, sa belle barbe jaune, aux anneaux tombants, s'allumaient, lui éclairaient toute la figure de leurs fils d'or, une vraie figure d'or, sans mentir. Avec ça, un cou pareil à une colonne, blanc comme un cou d'enfant; une poitrine vaste, large à y coucher une femme en travers ; des épaules et desbras sculptés qui paraissaient copiés sur ceux d'un géant, dans un musée. Quand il prenait son élan; on voyait ses muscles se gonfler, des montagnes de chair roulant et durcissant sous la peau; ses épaules, sa poitrine, son cou enflaient, il faisait de la clarté autour de lui, il devenait beau, tout-puissant, comme un Bon Dieu. Vingt fois déjà, il avait abattu Fifine, les yeux sur le fer, respirant àchaque coup, ayant seulement à ses tempes deux grosses gouttes de sueur qui coulaient. Il comptait : vingt et un, vingt-deux, vingt-trois. Fifine continuait tranquillement ses révérences de grande dame.



Le romancier Émile Zola a fait scandale, notamment au moment de la publication de l’Assommoir dont cet extrait est tiré, parce qu’il introduisait dans l'univers du roman le monde ouvrier,son langage, et ses moeurs, que le public lettré n'était pas disposé à juger digne d'offrir un sujet à un artiste. Dans le passage qui nous intéresse, il nous présente un ouvrier au travail : tandis que "La Gueule d’Or" façonne un boulon sous les yeux d'une blanchisseuse qui, par sa présence, a conduit deux hommes à faire assaut d'habileté, nous sommes invités à saisir la grandeur méconnue dutravail manuel; cette leçon est renforcée par le regard de la femme qui, amoureuse de "La Gueule d’Or", colore le spectacle de son affectivité ; enfin, la description perd tout caractère réaliste pour atteindre la dimension d'une vision épique.



Si ce texte possède, à un certain degré, un caractère documentaire, dans la mesure où il contient des indications sur la technique de la fabricationdes boulons - on voit le marteau écraser le métal rougi, et " le modeler par une série de coups" - on a davantage l'impression d'être au spectacle que dans l’atmosphère sordide d'un atelier du XIXe siècle ; l'homme qui travaille devant nous est un véritable artiste qui, stimulé par le défi et désireux de plaire à une femme, exécute, comme à la scène, un morceau de bravoure: c'est plus qu'un...
tracking img