L'enfantement

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  • Publié le : 18 septembre 2010
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L’enfantement, l’éros et la vieillesse

Tout être porte en lui l’histoire de l’humanité. Partant de ce constat, Christiane Singer, romancière, psychothérapeute, essayiste et surtout témoin lucide et passionné de nos errances existentielles, interpelle nos consciences sur ce que nous faisons de nos vies et de nos amours.
Son dernier livre, N’oublie pas les chevaux écumants du passé (éd. AlbinMichel), ramasse avec une force peu commune les grandes questions que chacun peut se poser aujourd’hui, face à la terrible tiédeur des engagements et des vies quotidiennes. Nous avons eu envie d’en parler directement avec elle.

Nouvelles Clés : Un thème traverse votre œuvre, vous interpellez le lecteur : « Il y a un trésor en toi, qu’en fais-tu ? »
Christiane Singer : C’est curieusement quelquechose dont j’ai reçu, enfant, le don. Souvent, c’est moi qu’on interpellait : « Mais comment peux-tu apprécier cette fille insupportable, à l’école ? » J’étais sidérée. Quand je suis en face de quelqu’un, je tombe dans son regard. Pour moi, les yeux sont vertigineux. Au fond de la pupille, comme au fond d’un tunnel, je vois approcher quelqu’un qui porte un flambeau. C’est une image que j’ai euetrès tôt. Je n’ai pas l’ombre d’un effort à faire, je traverse l’apparence et je sens la personne. Récemment, j’étais à table, dans un festin, à côté d’un prêtre qui avait fait scandale et mis toute la société contre lui, et que je trouvais a priori très antipathique. Mais à l’instant où j’ai plongé dans son regard d’enfant apeuré, je me suis dit : « Mon Dieu, c’était donc ça ! »

N. C. : Touthomme, même Hitler, peut avoir en lui un enfant apeuré.
C. S. : Non : tout homme a en lui l’histoire entière de l’humanité. Je retrouve ça dans le Talmud, où il est dit que chaque être humain est le héros d’un drame cosmique, qu’il le sache ou non. Il y a une dimension d’immensité dans chaque être humain. Minable et humain ne vont pas ensemble, insignifiant et humain, ça n’existe pas. C’est sûr, onarrive dans nos sociétés à voiler la personne, de manière si catastrophique qu’on ne voit plus rien. Probablement le « processus civilisateur » est-il un voilage si intense qu’il faut finir par faire un effort pour voir le trésor dont vous parlez. Mais justement, c’est la rencontre de l’autre, quand deux regards finalement se croisent et plongent l’un dans l’autre... Je ne crois pas avoirexpérimenté, - ou alors peut-être dans des situations de haine, de colère... - dans les situations les plus saugrenues, que subitement, tchac ! vous avez toute l’histoire de l’humanité. Chaque être répète l’histoire. Moi, c’est le corps aussi qui exerce sur moi une fascination incroyable. Dans chaque corps se répète la création toute entière, depuis le fracas primordial jusqu’aux hommes, en passant parles abysses, les cîmes, la lumière, les galaxies.

N. C. : Et en même temps, vous êtes impitoyable, disant des choses comme : « Encore faudrait-il mériter d’avoir des yeux ! » Ou encore cette citation du Peer Gynt d’Ibsen, où ceux qui n’ont pas « fait honneur à la vie » sont finalement « ramassés et fondus comme des boutons de culotte » !
C. S. : Oh, c’est une scène qui m’avait tellement frappée,enfant ! où le diable patrouille, une marmite à la main, pour y jeter les âmes de tous ceux qui n’ont été remarquables en rien, les tièdes, les médiocres, les fades, tous ceux qui ne valent certainement pas le prix d’un billet jusqu’en enfer et doivent être fondus. Quand Peer Gynt apprend cela, il est épouvanté et se sauve comme un fou. Il sait qu’il a été un tiède. Il est perdu. Son salut seraitde retrouver Solveig, l’amour de sa jeunesse, qui a gardé vivante dans son cœur la mémoire de qui était Peer Gynt. Elle l’a vu, puisque aimer, c’est voir l’autre comme Dieu l’a rêvé. Percer jusqu’à l’être : qu’est-ce d’autre qu’aimer ? Un court instant traverser toutes les épaisseurs, toutes les cuirasses, tous les enfermements... et rencontrer l’autre. Là jaillit l’étincelle. Et puis après,...
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