L'espace francophone, pourquoi ?

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  • Publié le : 26 décembre 2011
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L'espace francophone, pourquoi ?
François Taillandier, écrivain, Président de la Société des Gens de Lettres
Dans une tribune récemment publiée par Le Monde, le romancier Amin Maalouf, prix Goncourt, se prononçait avec vigueur contre «la littérature francophone». «A l'origine, dit-il, tout cela partait d'une excellente idée (...) Le sens s'est perverti. Il s'est même carrément inversé.Francophones, en France, aurait dû signifier nous ; il a fini par signifier eux, les autres, les étrangers...»

Il y a quelques mois, dans ses Chroniques d'un temps loufoque parues chez Boréal, François Ricard déplorait lui aussi que le francophone apparût comme une espèce exotique, à situer quelque part entre le provincial et l'étranger. « Les Français, observait-il, ne se considèrent pas comme desfrancophones ; et pour eux, la francophonie, si elle comprend l'ensemble des pays où l'on parle français, exclut, curieusement, la France elle-même.»

Dernièrement enfin, Jacques Godbout exprimait dans L'Atelier du roman ce qui est plus qu'une lassitude, la conscience d'une promesse non tenue et d'un mot d'ordre vain : « le Parisien ne sait même pas qu'il est francophone. L'intellectuel françaisvoit la France d'un côté, la francophonie de l'autre.»

Ces auteurs que nous estimons, et qui posent une question sur laquelle je serais étonné que nous ne revenions pas durant ces deux jours, auront pu noter, je l'espère, qu'en intitulant cette rencontre « l'écrivain dans l'espace francophone », nous avons à tout le moins voulu déplacer l'angle de vue et modifier la perspective, ce qui n'empêched'ailleurs pas qu'un tel intitulé appelle quelques explications.
Après tout, l'espace francophone, ce n'est ni un pays, ni une fédération de pays. C'est un espace épars, dans lequel les lois, les coutumes, les usages sont divers, et la présence de la langue française elle-même le fruit d'une histoire complexe, et souvent rien moins qu'idyllique. Cette histoire porte en elle, nous le savons, desiniquités, des violences, des déchirements ; certains débats récents, certains faits d'actualité, ont montré que les blessures ne sont pas toutes refermées, et que de nouvelles tensions peuvent apparaître.

Alors, laissant à d'autres les intérêts géopolitiques et les soins de l'économie, qu'en faire aujourd'hui, nous autres auteurs, de cette idée francophone, pour autant qu'une complicité nonexclusive, mais instinctive, nous relie les uns aux autres, sans que nous sachions forcément de quoi elle est faite, dans ce monde complexe où le bouleversement de l'information et des espaces donne un sens inédit à la vieille intuition de Rivarol : « Ma patrie, c'est la langue dans laquelle j'écris... »

Qu'en faire aujourd'hui ? Eh bien, peut-être, nous rappeler, d'abord, que si cette histoireviolente dont je parlais a pu être dans une certaine mesure dépassée, transcendée, c'est en grande partie parce que depuis un demi-siècle ou davantage, les écrivains, poètes, romanciers, essayistes, ont su nouer entre eux le dialogue, le débat, fût-il vif, et les liens de l'admiration et de l'amitié. Représentants et dépositaires de la culture écrite, il nous incombe aujourd'hui de bien savoir quenos solidarités et nos échanges pourraient être à nouveau, demain, des forces au service de la liberté et de la concorde.

Prendre garde aussi, que l'existence d'un espace culturel francophone est partie intégrante de cette diversité, de cette multipolarité du monde, objet de tant de vœux ; il en est un élément ; Il en est également un exemple, si l'on ouvre l'éventail des identités culturelles,générationnelles, nationales, et d'abord esthétiques, qui se sont littérairement exprimées en français. Ce n'est pas un hasard si les pays francophones ont joué un rôle éminent dans l'élaboration, sous l'égide de l'Unesco, de la convention en faveur de la diversité culturelle. Il y a peut être aujourd'hui une nouvelle idée de la francophonie à construire, comme nous y incite Dominique Wolton...
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