L'incendie

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  • Publié le : 7 septembre 2011
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INTRODUCTION

On a vu plus haut que la critique a coutume de considérer Mohammed Dib à partir de ses premiers romans publiés, ou de cer­taines de ses nouvelles, comme le grand écrivain réaliste de l'Algérie. Et « réalisme » est ici bien souvent synonyme d’« enga­gement », au sens du stéréotype idéologique le plus courant, dont il l'est plus besoin de démontrer qu'il cache parfois le plus grandconformisme. Conformisme de parti, clôture du sens, et finalement perte du réel au profit de clichés descriptifs me semblent être le lot habituel de ce type de « réalisme », surtout lorsqu'il vient après la bataille. Je l'ai montré dans un autre ouvrage [1].

Mohammed Dib n'a pas dédaigné un réalisme d'école proche de grands modèles « classiques » comme Maupassant par exemple. Bien des pages dela trilogie « Algérie », mais aussi d'Un Eté afri­cain, ou de nombreuses nouvelles comme « La Cuadra » en témoi­gnent. Ses premiers articles par ailleurs montrent que ce réalisme répondait chez lui à une nécessité militante qu'il ne faut pas sous-­estimer.

Pourtant les premiers textes de l'auteur sont d'une tout autre veine, et les « manières » de Dib ne sont pas successives, mais simultanées,parallèles et complémentaires... Plus : elles ne s'excluent pas, mais produisent dans leur rencontre un sens sup­plémentaire. Et c'est précisément là que l'on trouvera cette réflexion sur le langage et ses pouvoirs qui constitue selon moi l'unité essen­tielle, la justification même de l'oeuvre. Unité que perd aussi bien une critique dénotative pauvrement attachée aux contenus successifs de textesdissemblables de ce fait, qu'une critique structurale qui détache un texte de la continuité de l'oeuvre, et en perd dès lors aussi la signification majeure.

Dans la mesure où les textes de Dib antérieurs à l'Indépendance de l'Algérie ont été de loin les plus décrits, et particulièrement la fameuse trilogie, je ne les ai que peu convoqués ici. Seul L'Incendie les représente. Mais même pourL'Incendie, dont je ne nie pas le « réalisme », j'ai préféré montrer d'emblée ce qui tourne le dos à cette dimension trop décrite de l'écriture dibienne. J'ai préféré montrer ce qui met en question dans ce roman le « réalisme » sté­réotypé des lectures idéologiques plates : Seul roman publié avant l'Indépendance à être décrit ici, L'Incendie le sera donc beaucoup plus en tant qu'objet privilégié delectures antécédentes, que comme objet véritable de ma propre lecture, même si je prétends à partir des lectures qui précèdent la mienne fournir un éclairage nouveau. L'Incendie me permettra surtout de montrer comment dès ses pre­miers romans publiés, et tout en se réclamant d'un réalisme néces­saire, Dib remet en question un réalisme stéréotypé ou conformiste, pour atteindre à une efficacitérévolutionnaire véritable.

Qui dit efficacité révolutionnaire dit, en Algérie des années 50 et 60, peinture de la colonisation, certes, mais aussi de la guerre d'Indépendance. On a coutume d'opposer le « réalisme » de L'Incendie au « surréalisme » de Qui se souvient de la mer. Mais ce « mot‑valise » qu'est « surréalisme » ne cache‑t‑il pas souvent, en ayant l'air de dire tout en ne disant rien,l'impuissance d'une cri­tique de contenu à rendre compte de ce roman, comme des suivants, réputés « difficiles » ? Contre ce poncif d'une critique paresseuse, et après que Jacqueline Arnaud ait montré au contraire la continuité au niveau des personnages entre Qui se souvient de la mer et les textes qui le précèdent [2], je vais tenter de montrer que dès avant l'Indépendance ces deux romans habituellementopposés se rejoi­gnent en fait dans une même réflexion sur les pouvoirs du langage. Réflexion qui repose en ce qui les concerne sur une même mise en question du réalisme.

A) LA TENSION DIDACTIQUE DE L'INCENDIE [3]

Les Histoires de la littérature maghrébine ont coutume de « classer » L'Incendie, avec la trilogie dont il fait partie, dans le « courant ethnographique » des années 1950, au...
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