W ou le souvenir d'enfance

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  • Publié le : 19 novembre 2009
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W ou le souvenir d’enfance
Le thème du génocide n’est pas abordé de suite. Si nous comprenons assez vite que deux textes indépendants l’un de l’autre semblent cohabiter, nous nous demandons ce qui peut bien les unir, aucun lien évident ne nous sautant aux yeux. Ainsi passe-t-on du premier au second sans transition ; celui en italique est une fiction, tout ce qu’il y a de classique en apparence,au cours de laquelle le narrateur nous maintient dans une sorte d’intrigue mystérieuse. Le deuxième récit est autobiographique. L’auteur tente à partir d’un bien piètre matériau, quelques photos jaunies et de confus souvenirs, de restituer la trame de sa petite enfance. Il faut voir avec quel acharnement Perec cherche à remédier à la défaillance de sa mémoire dépourvue de repères tangibles en seraccrochant à d’anodins clichés, qu’il décrit dans les moindres détails, comme si ces instantanés allaient lui délivrer de précieux secrets à propos de cette période oubliée. Il y a même un côté pathétique dans cette quête laborieuse, mais sans le larmoiement. L’orphelin ne se plaint pas, à aucun moment il ne scande la mort scandaleuse de sa mère dans un camp de concentration. Aux cris de douleur,il préfère le non-dit ; c’est moins spectaculaire mais tout aussi efficace.
En fait, c’est un livre sur l’effacement. Les parents du petit Georges disparaissent du jour au lendemain, et il va falloir vivre avec cette béance, la remplir de mots encore et encore. Le garçonnet avec des grandes oreilles décollées, comme Perec se présente lui-même non sans humour et avec une pointe d’humilité,trouvera dans l’imaginaire de quoi alimenter sa fringale de représentations graphiques et littéraires. Ainsi, en reprenant là où il avait laissé à l’adolescence la fiction sur laquelle il brodait ses chimères, l’adulte a découvert un autre moyen de se replonger dans son transparent passé, le rendant cette fois plus opaque grâce à une autre description méticuleuse, celle de W, micro-univers insulairerégi sur les nobles principes de l’olympisme.
Dès la deuxième partie du texte de fiction, Gaspard Winckler, son personnage récurrent, disparaît lui aussi, ou plutôt, il est mis en suspend ; d’ailleurs il réapparaîtra (preuve de la grande cohésion de l’oeuvre) dans La vie mode d’emploi, le dernier roman, à multiples facettes, de Perec avant que celui-ci ne disparaisse à son tour. Ce nouveaubasculement d’une narration à une autre, l’histoire initiale étant abandonnée au profit de l’évocation de cette fameuse île fondée sur la pratique assidue du sport, ne perturbe pourtant pas notre lecture. Car nous immergeons au coeur d’une nation totale et totalitaire, où les êtres sont absorbés et les existences brutalement interrompues. L’organisation de la société W se veut au départ infaillible, maisl’ordre supposant le chaos, les excès disciplinaires conduiront inexorablement au règne de l’arbitraire et son corollaire, le mépris de l’individu. Par exemple, même le vainqueur d’une compétition, qui devrait par conséquent jouir de tous les privilèges, n’est en aucun cas préservée d’une décision punitive à son encontre, aussi injustifiée qu’elle puisse être, intervenant selon le bon vouloir d’unmaître-juge vindicatif. Des jeux du stade, nous passons à ceux du cirque...et ça se dégrade, la déliquescence des athlètes déchus rappelant celle des prisonniers de guerre rabaissés au degré zéro de l’humanité. "Les dortoirs, les réfectoires, les douches, les vestiaires leur sont interdits. Ils n’ont pas le droit de parler, ils n’ont pas le droit de s’asseoir. Ils sont souvent dépouillés de leurssurvêtements et de leurs chaussures. Ils s’entassent près des poubelles, ils rôdent la nuit près des gibets, essayant, malgré les Gardes qui les abattent à vue, d’arracher aux charognes des vaincus lapidés et pendus quelques lambeaux de chair. Ils s’amassent en grappes compactes, essayant en vain de se réchauffer, de trouver un instant, dans la nuit glaciale, le sPage 110, il s’explique sur la...
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