Alcool et alcools guillaume apollinaire

2999 mots 12 pages
Le début du XXe siècle correspond, dans le domaine culturel et littéraire en particulier, à une période où les artistes bouleversent les codes admis et se tourne vers la nouveauté. Parmi les écrivains français de cette époque, Guillaume Apollinaire est considéré comme l’un des poètes français les plus importants et influents de ce mouvement de la Modernité. Dans son œuvre Alcools , un recueil de poèmes paru en 1913, l’auteur débute par ce vers demeuré célèbre : …afficher plus de contenu…

Chez Apollinaire, ce thème n’est pas simplement évoqué dans le titre, mais bien par le champ lexical associé, comme les mots « ivresse », « boire », « verre », « grappes », « vignes » entre autres, présent dans bon nombre de poèmes dont “Zone” et “Vendémiaire”, les deux poèmes placés au début et à la fin du recueil. De même dans “Nuit rhénane”, où Apollinaire se met en scène ivre près du Rhin, buvant pour oublier le chagrin d’amour causé par son rejet par Annie Playden. Dans la “Chanson du mal-aimé”, on le retrouve, toujours sous l’influence de l’alcool et à la poursuite de son amour perdu dans les rues mal famées de Londres. Dans cet ensemble, la “Réponse des cosaques Zaporogues” peut être interprétée comme les imprécations vulgaires d’un homme ivre. Ailleurs, dans “Marizibill” l’alcool est lié à une figure féminine dégradée (une prostituée). Cependant, en face de cette image souvent négative de l’alcool, on peut aussi y voir une métaphore de l’aspiration à la vie moderne. Le titre du recueil n’était pas originellement Alcools , mais Apollinaire avait envisagé de l’intituler Eau-de-vie . Ce premier titre insistait sur le fait que ce liquide était source de vie. L’alcool modifie la vision du réel, comme la poésie moderne avec son refus des règles traditionnelles, ses irrégularités et ses images d’hallucinations. Ainsi, “Zone” est lisible comme la déambulation d’Apollinaire dans les rues de Paris, de retour d’une nuit arrosée, où l’alcool change le paysage de la ville en visions presque surréalistes. De même, “Vendémiaire” relate un voyage à travers l’Europe, chaque capitale proposant son propre « vin », métaphore de la création poétique moderne. Le vin le plus puissant est celui de Paris, et le titre du poème fait référence au mois des vendanges dans le calendrier révolutionnaire, ce qui permet de comparer la poésie nouvelle à une révolution dans le domaine de la littérature. L’auteur montre donc qu’il n’est pas uniquement question d’alcool en lui-même mais plutôt des effets qu’il suscite sur ceux qui le consomment, c’est-à-dire comme un moyen d’accès à une nouvelle vision du monde. En plus de cette thématique nouvelle de l’alcool, l’auteur multiplie les références à la modernité matérielle de son époque. Il évoque notamment l’environnement urbain et les nouvelles technologies. Par exemple dans le poème « Zone », il parle des « automobiles », des « autobus » et même des avions (il compare le Christ à un aviateur) mais aussi des « rues industrielles ». Il souligne qu’il apprécie la « grâce » de ces rues alors qu’elles n’ont finalement rien de gracieux par rapport à ce qu’on attend habituellement d’un paysage. Cela est visible par exemple avec la tour Eiffel, symbole de modernité à cette époque, mais que beaucoup considéraient encore au début du XXe siècle comme le contraire de la beauté. Or Apollinaire la compare à une « bergère » qui garde les moutons, et ceux-ci peuvent renvoyer aux personnes refusant la modernité. C’est dans « Zone » qu’il évoque le plus …afficher plus de contenu…

Même s’il ne cite pas une seule fois le dieu de la poésie lyrique, Apollon, son pseudonyme y fait évidemment allusion. Plusieurs figures féminines du recueil (comme dans les poèmes “Marie” ou “Annie”) pourraient évoquer les Muses, filles d’Apollon et protectrices des arts, surtout à partir du moment où la poésie classique puis romantique les ont réduite à une seule Muse, qui se confond souvent avec la bien-aimée. De même, parmi les divers doubles que se donne le poète, on peut relever le personnage mythologique d’Orphée (auquel il est fait allusion par exemple dans “Le larron”), qui est lié à la fois à Apollon (Orphée joue de la lyre) et au mythe de Dionysos (Orphée sera mis à mort par les ménades, c’est-à-dire les prêtresses du culte de Dionysos rendues furieuses par la transe alcoolique et la possession par le dieu). Or, Dionysos est l’autre dieu de la création poétique, symbole de l’inspiration désordonnée et de la folie divine. Il est bien sûr aussi le dieu du vin, ce qui le relie au thème de l’alcool. Comme pour le dieu Apollon, le poète n’évoque pas explicitement le dieu Dionysos, mais on peut l’apercevoir implicitement à travers l’omniprésence de la folie et des hallucinations provoquées par le vin (comme dans “Nuit rhénane”, “Vendémiaire”, “Schinderhannes” et bien d’autres), ou encore les nombreuses mentions de vignes. Ces dernières sont d’ailleurs aussi associée à la figure du Christ persécuté et sacrifié (comme Orphée) : Apollinaire était très croyant dans son enfance (on le voit notamment dans “Zone”) et ne pouvait ignorer l’association traditionnelle entre le sang du Christ et le vin de la messe. La crucifixion de Jésus était souvent décrite comme des vendanges divines, associées à l’idée de la vie éternelle comme c’est le cas dans le poème “Vendémiaire”. Comme le faisaient beaucoup de poètes depuis le XVIe siècle au moins, Apollinaire évoque ainsi, sous différents aspects, des personnages issus de la tradition mythologique comme doubles du poète et métaphores de son inspiration d’origine divine.Apollinaire emprunte également à la tradition une autre figure de la création poétique, qui a également une dimension presque sacrée : la relation amoureuse qui unit le poète avec des figures féminines ambiguës, à la fois inspiratrices et destructrices. Là encore, il est très traditionnel, par exemple en donnant au recueil une dimension autobiographique quand il évoque ses liaisons et ses ruptures, et en dédiant certains poèmes (parfois explicitement) aux femmes qu’il a aimées, comme pouvaient le faire au XVIe s iècle Ronsard (avec un recueil comme Sonnets pour Hélène) ou au XIXe siècle Baudelaire dans les Fleurs du mal, qui relatait sa liaison houleuse avec Jeanne Duval. Dans Alcools, la critique littéraire a pris l’habitude de distinguer des “cycles” de poèmes reliés à des relations amoureuses et à leur fin malheureuse : ainsi les “Rhénanes”, “La chanson du Mal-aimé”, “Automne” et bien sûr “Annie” renverraient à sa liaison inaboutie avec Annie Playden lors de son séjour en Allemagne en 1901-1903. De même, “Le Pont Mirabeau”, “Marie”, “1909” et d’autres, renvoient à Marie Laurencin, poétesse et peintre célèbre dans le milieu des artistes modernes, avec qui Apollinaire a eu une relation compliquée entre 1905 et 1909. Beaucoup de ces poèmes évoquent la puissance de l’amour, souvent comparée à celle de l’alcool (par exemple dans “Nuit rhénane”, et font de la femme aimée un être supérieur et dominateur, comparable à la Dame des poèmes du Moyen Âge (par exemple dans “Rosemonde”), qui les rend inspiratrices de poésie. Mais de manière assez traditionnelle aussi, Apollinaire décrit souvent un amour non réciproque, qui le rend malheureux, et reprochent à ces femmes qui l’abandonnent leur infidélité donc la trahison. C’est le cas dans “Annie” qu’il dédie à Annie Playden qui l’a tristement rejeté, ou dans “Le Pont Mirabeau”, qui est un poème de rupture (l’eau de la Seine coule sous le pont et laisse l’amour dans le passé). En s’inspirant de ses amours et de ses chagrins d’amour pour écrire, Apollinaire ne fait donc que retrouver une thématique presque éternelle de la poésie. Avec Alcools pourtant présenté comme un programme d’écriture d’une poésie nouvelle, Guillaume Apollinaire ne serait donc en réalité pas aussi moderne qu’il en à l’air. Mais à y regarder de plus près, on pourrait dire qu’il fait du neuf à partir de l’ancien. Il rend compte du fait que la tradition est en fait indispensable à la création de la nouveauté. Ainsi, dans sa manière de traiter l’origine divine ou surnaturelle de l’inspiration poétique, on peut remarquer une inflexion particulière. Aux grandes figures divines héritées de la mythologie classique ou du christianisme, il ajoute tout un univers folklorique et ésotérique en évoquant notamment des dieux anciens, des mythologies oubliées ou moins familières au grand public, mais aussi l’univers de la sorcellerie, de la divination, du zodiaque, du tarot ou de l’astrologie (pour ces derniers, il aurait nettement subi l’influence de Marie Laurencin). Par exemple, dans “La Chanson du Mal-Aimé”, le poète parle de la mythologie égyptienne en mentionnant les Pharaons, l’Égypte, ou encore les constellations du Zodiaque et la Voie Lactée. Les « astrologues » sont explicitement évoqués dans les “Sapins” comme des métaphores du poète. Dans le poème de “Nuit rhénane” et dans les “Rhénanes en général, il fait appel au mythe germanique de la Lorelei, peu connu en France à cette époque, qui est une version folklorique des sirènes présentes dans bon nombre de contes, ou encore dans les opéras de Wagner. La section intitulée “Le brasier” évoque le supplice des Templiers, ordre religieux du Moyen Âge censé détenir de mystérieux secrets accessibles aux seuls initiés. D’ailleurs, on peut citer dans le même ordre d’idées l’intérêt d’Apollinaire pour la culture médiévale et notamment les récits arthuriens : l’un de ses doubles préférés n’est-il pas l’enchanteur Merlin, cité à plusieurs reprises et personnage central du poème “Merlin et la vieille femme”. Enfin, l’une des métaphores filées tout au long du recueil est celle de l’incantation : Apollinaire voit une équivalence entre la poésie qui consiste dans le fait que le poète chante (donc transforme la langue en la rendant musicale) et les enchantements des magiciens ou des sorcières. La poésie était à l’origine faite pour être chantée, et le verbe “chanter” a une étymologie commune avec incantare , qui donne “enchanter”, “enchantement”. Apollinaire va jusqu’à inventer un verbe « incanter » qu’il donne sous forme conjuguée dans “Nuit rhénane” et dans “Les Sapins”. La poésie rejoint donc cette dimension ésotérique avec les incantations, les charmes prononcés dans une langue mystérieuse et sacrée, capable de transformer le monde. De la même manière qu’il transforme les figures de l’inspiration poétique, lorsqu’il évoque ses amours, Apollinaire entreprend également de réécrire la relation amoureuse soit en en le recentrant sur le mythe de la femme fatale. Le poète peint d’une part des portraits des femmes dangereuses ou destructrices, liées justement avec ce monde ésotérique qui le fascine tant, mais d’autre part, au contraire il offre une version dégradée de la séductrice qui cause le malheur des hommes, parfois même innocemment, parce qu’elle est inconsciente de son pouvoir de séduction. Ainsi, “Nuit rhénane” assimile Annie Playden (à qui Apollinaire reproche d’avoir joué avec ses sentiments) à la Lorelei, décrite comme une nixe des contes allemands : mais cette Lorelei – fantôme menaçant et sorcière séductrice dont le chant et la beauté surnaturelle entraîne les bâteliers du Rhin dans la mort – était à l’origine une amoureuse innocente et trompée. Dans le poème “1909” consacré à Marie Laurencin, il peint le tableau d’une magnifique femme tout en incorporant la dimension de femme fatale en indiquant qu’elle est tellement belle qu’il en a peur. Le poème “Salomé” évoque ce personnage biblique très trouble, jeune fille innocente mais terriblement belle, que sa mère manipule pour

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