Berlioz, euphonia, ou la ville musicale

Pages: 60 (14754 mots) Publié le: 27 mars 2013
VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE.
EUPHONIA, OU LA VILLE MUSICALE.
Nouvelle de l’avenir.
On joue, etc., etc., etc.
A peine les premiers accords de l’ouverture sont-ils frappés, que Corsino déroule son manuscrit, et lit ce qui suit avec accompagnement de trombones et de grosse caisse. Nous l’entendons néanmoins, grâce à l’énergie et au timbre singulier de sa voix.
— Il s’agit, messieurs, dit-il, d’unenouvelle de l’avenir. La scène se passera en 2344, si vous le voulez bien.
EUPHONIA
OU LA VILLE MUSICALE
PERSONNAGES : — Xilef, compositeur, préfet des voix et des instruments à cordes de la ville d’Euphonia. Shetland, compositeur, préfet des instruments à vent. Mina, célèbre cantatrice danoise. Madame Happer, sa mère. Fanny, sa femme de chambre.
Première lettre.
Sicile, 7 juin 2344.
XILEF ASHETLAND.
Je viens de me baigner dans l’Etna ; ô mon cher Shetland ! quelle heure délicieuse j’ai passée à sillonner à la nage ce beau lac frais, calme et pur ! son bassin est immense, mais sa forme circulaire et l’escarpement de ses bords en rendent la surface sonore au point que ma voix parvenait sans peine du centre aux parties du rivage les plus éloignées. Je m’en suis aperçu en entendantapplaudir des dames siciliennes qui se promenaient en ballon à plus d’une demi-lieue de l’endroit où je m’ébattais comme un dauphin en gaieté. Je venais de chanter en nageant une mélodie que j’ai composée ce matin même sur un poëme en vieux français de Lamartine, que l’aspect des lieux où je suis m’a remis en mémoire. Ces vers me ravissent. Tu en jugeras ; Enner m’a promis de traduire le Lac enallemand.
Que n’es-tu là ! nous courrions ensemble à cheval ; je me sens plein de verdoyante jeunesse, de force, d’intelligence et de joie. La nature est si belle autour de moi ! Cette plaine où fut Messine est un jardin enchanté ; partout des fleurs ; des bois d’orangers, des palmiers inclinant leur tête gracieuse. C’est l’odorante couronne de cette coupe divine, au fond de laquelle rêve aujourd’huile lac vainqueur des feux de l’Etna. Étrange et terrible dut être cette lutte ! Quel spectacle ! La terre frémissant dans d’horribles convulsions, le grand mont s’affaissant sur lui-même, les neiges, les flammes, les laves bouillantes, les explosions, les cris, les râlements du volcan à l’agonie, les sifflements ironiques de l’onde qui accourt par mille issues souterraines, poursuit son ennemi,l’étreint, le serre, l’étouffe, le tue, et se calme soudain, prête à sourire à la moindre brise !… Eh bien ! croirais-tu que ces lieux jadis si terribles, aujourd’hui si ravissants, sont presque déserts ! les Italiens les connaissent à peine ! on n’en parle nulle part ; les préoccupations mercantiles sont si fortes parmi les habitants de ce beau pays qu’ils ne s’intéressent aux plus magnifiquesspectacles de la nature qu’en raison des rapports qu’ils peuvent apercevoir entre eux et les questions industrielles dont ils sont agités jour et nuit. Voilà pourquoi l’Etna n’est pour les Italiens qu’un grand trou rempli d’eau dormante, et qui ne peut servir à rien. D’un bout à l’autre de cette terre si riche naguère en poëtes, en peintres, en musiciens, qui fut après la Grèce le second grand temple del’art, où le peuple lui-même en avait le sentiment, où les artistes éminents étaient honorés presque autant qu’ils le sont aujourd’hui dans le nord de l’Europe, dans toute l’Italie enfin, on ne voit qu’usines, ateliers, métiers, marchés, magasins, ouvriers de tout sexe et de tout âge, brûlés par la soif de l’or et par la fièvre d’avarice, flots pressés de marchands, de spéculateurs ; du haut enbas de l’échelle sociale on n’entend retentir que le bruit de l’argent ; on ne parle que laines et cotons, machines, denrées coloniales ; sur les places publiques sont en permanence des hommes armés de longues-vues, de télescopes, pour guetter l’arrivée des pigeons voyageurs ou des navires aériens.
La France, ce pays de l’indifférence et de la raillerie, est la terre des arts, si on la compare...
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