Chagrin d'école

Pages: 233 (58166 mots) Publié le: 9 juin 2010
Daniel Pennac
Chagrin d’école
Pour Minne, ô combien !

À Fanchon Delfosse, Pierre Arènes, José Rivaux, Philippe Bonneu, Ali Mehidi, Françoise Dousset et Nicole Harlé, sauveurs d'élèves s'il en fut.

Et à la mémoire de Jean Rolin, qui ne désespéra jamais du cancre que j'étais.
I

LA POUBELLE DE DJIBOUTI

Statistiquement tout s'explique, personnellement tout secomplique.

Commençons par l'épilogue : Maman, quasi centenaire, regardant un film sur un auteur qu'elle connaît bien. On voit l'auteur chez lui, à Paris, entouré de ses livres, dans sa bibliothèque qui est aussi son bureau. La fenêtre ouvre sur une cour d'école. Raffut de récré. On apprend que pendant un quart de siècle l'auteur exerça le métier de professeur et que s'il a choisi cet appartementdonnant sur deux cours de récréation, c'est à la façon d'un cheminot qui prendrait sa retraite au-dessus d'une gare de triage. Puis on voit l'auteur en Espagne, en Italie, discutant avec ses traducteurs, blaguant avec ses amis vénitiens, et sur le plateau du Vercors, marchant, solitaire, dans la brume des altitudes, parlant métier, langue, style, structure romanesque, personnages... Nouveau bureau,ouvert sur la splendeur alpine, cette fois. Ces scènes sont ponctuées par des interviews d'artistes que l'auteur admire, et qui parlent eux-mêmes de leur propre travail : le cinéaste et romancier Dai Sijie, le dessinateur Sempé, le chanteur Thomas Fersen, le peintre Jurg Kreienbuhl.
Retour à Paris : l'auteur derrière son ordinateur, parmi ses dictionnaires cette fois. Il en a la passion,dit-il. On apprend d'ailleurs, et c'est la conclusion du film, qu'il y est entré, dans le dictionnaire, le Robert, à la lettre P, sous le nom de Pennac, de son nom entier Pennacchioni, Daniel de son prénom.

Maman, donc, regarde ce film, en compagnie de mon frère Bernard, qui l'a enregistré pour elle. Elle le regarde d'un bout à l'autre, immobile dans son fauteuil, l'œil fixe, sans piper mot, dansle soir qui tombe.
Fin du film.
Générique.
Silence.
Puis, se tournant lentement vers Bernard, elle demande :
- Tu crois qu'il s'en sortira un jour ?

2

C'est que je fus un mauvais élève et qu'elle ne s'en est jamais tout à fait remise. Aujourd'hui que sa conscience de très vieille dame quitte les plages du présent pour refluer doucement vers leslointains archipels de la mémoire, les premiers récifs à ressurgir lui rappellent cette inquiétude qui la rongea pendant toute ma scolarité.
Elle pose sur moi un regard soucieux et, lentement :
- Qu'est-ce que tu fais, dans la vie ?
Très tôt mon avenir lui parut si compromis qu'elle ne fut jamais tout à fait assurée de mon présent. N'étant pas destiné à devenir, je ne lui paraissais pasarmé pour durer. J'étais son enfant précaire. Elle me savait pourtant tiré d'affaire depuis ce mois de septembre 1969 où j'entrai dans ma première classe en qualité de professeur. Mais pendant les décennies qui suivirent (c'est-à-dire pendant la durée de ma vie adulte), son inquiétude résista secrètement à toutes les « preuves de réussite » que lui apportaient mes coups de téléphone, mes lettres,mes visites, la parution de mes livres, les articles de journaux ou mes passages chez Pivot. Ni la stabilité de ma vie professionnelle, ni la reconnaissance de mon travail littéraire, rien de ce qu'elle entendait dire de moi par des tiers ou qu'elle pouvait lire dans la presse ne la rassurait tout à fait. Certes, elle se réjouissait de mes succès, en parlait avec ses amis, convenait que mon père,mort avant de les connaître, en aurait été heureux mais, dans le secret de son cœur demeurait l'anxiété qu'avait fait naître à jamais le mauvais élève du commencement. Ainsi s'exprimait son amour de mère ; quand je la taquinais sur les délices de l'inquiétude maternelle, elle répondait joliment par une blague à la Woody Allen :
- Que veux-tu, toutes les Juives ne sont pas mères, mais toutes...
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