Faut il prendre la politique au tragique

Pages: 21 (5222 mots) Publié le: 28 mars 2012
1

Faut-il prendre le politique au tragique ?
Édouard Delruelle

Certains trouveront curieux que j’entame une réflexion sur le tragique en politique en évoquant le Traité Constitutionnel européen et les débats qu’il a suscités en 2005 au sein de la gauche européenne. Il est pourtant assez révélateur de la question que je voudrais aborder. On doit remonter loin dans le temps (dans monsouvenir, jusqu’au débat sur l’installation des missiles « Pershing » en 1984) pour voir les intellectuels progressistes se diviser aussi profondément. La lecture courante qui fut faite de la division entre partisans du « oui » et partisans du « non » au sein de la gauche, c’est qu’elle a simplement recoupé le clivage entre la gauche réformiste, social-démocrate, soucieuse de compromis et de solutions «réalistes », et la gauche radicale, intransigeante, héritière de l’esprit révolutionnaire. Mais si tel était le cas, celle-ci aurait dû sortir renforcée de sa victoire. Or, non seulement la gauche noniste n’a rien obtenu (le « non » a renforcé la « ligne Blair » à Bruxelles), mais elle n’a même rien tenté, rien entrepris – sinon, en France, quelques sordides et vaines manœuvres en vue de ladésignation d’un candidat à la Présidentielle. Mais il serait injuste (et un peu facile) de critiquer le « non » sur le plan politique, car précisément ce « non » n’était pas une politique. L’attitude des nonistes de gauche a plutôt été celle qu’exprime une formule de Karl Kraus : « entre deux maux, je refuse de choisir le moindre ». C’est-à-dire : « entre une Europe paralysée (Traité de Nice) et uneEurope libérale (Traité constitutionnel), je refuse de choisir ». Mon intuition est que le différend qui a éclaté lors du débat sur la Constitution ne portait pas sur des conceptions mais sur des attitudes politiques. En effet, il est clair que le débat sur la Constitution n’a pas été une confrontation entre deux conceptions de l’Europe, l’une (libérale) contenue dans le projet de Constitution, etl’autre (plus progressiste) contenue dans le Traité de Nice. Car le Traité de Nice est totalement impuissant face à la logique des marchés et aux lobbies conservateurs. Quant au fameux « plan B » qu’on a avancé un moment comme alternative au projet de Constitution, il était aussi crédible que les cartes de l’Ile au Trésor qu’inventent les enfants de 5 ans quand ils jouent aux pirates des Caraïbes…Mais ce qui était en jeu dans cette affaire, je le répète, ne concernait pas quelque projet ou « contenu » (un programme contre un autre programme), mais sur une certaine différence de sensibilité au politique et à l’histoire. Les nonistes de gauche illustrent un certain rapport à la chose politique, et je fais l’hypothèse que ce rapport est un rapport tragique au politique. Il existe dans notrecivilisation une conscience tragique du politique et de l’histoire, qui est très prégnante, sinon dominante, depuis des siècles, au sein de l’élite intellectuelle. Je pense qu’un certain nombre de nos débats politiques portent moins sur le contenu de telle ou telle politique que sur le type d’attitude que l’on doit adopter vis-à-vis du politique et du pouvoir en tant que tels ; moins sur le choixd’une solution A ou B (« plan A » ou « plan B »), que sur le fait de savoir si la seule solution n’est pas dans le refus actif et paradoxal de toute solution politique.

2 Mon intuition a pris corps en relisant un « classique » de la sociologie de la littérature : Le Dieu caché de Lucien Goldmann1. C’est un livre ancien – il date de 1959 – qui se présente comme une étude très savante sur « la visiontragique dans les Pensées de Pascal et dans le théâtre de Racine ». Goldmann était un marxiste hétérodoxe, héritier de Georg Lukacs (luimême auteur d’une « Métaphysique de la tragédie »2 ), mais qui a développé une perspective théorique originale. Dans Le Dieu caché, il montre la correspondance structurale entre la conception tragique de l’existence des jansénistes et la crise de la classe...
Lire le document complet

Veuillez vous inscrire pour avoir accès au document.

Vous pouvez également trouver ces documents utiles

  • Faut-il prendre le rire au sérieux
  • Quelque chose qui ne faut pas prendre
  • Faut-il prendre le rire au sérieux
  • Selon vous, faut-il prendre le rire au sérieux ?
  • Faut-il selon vous prendre des risques pour progresser ?
  • Faut-il se passionner pour la politique ?
  • Faut-il se passioner pour la politique
  • Faut-il être seul pour prendre conscience de soi-même?

Devenez membre d'Etudier

Inscrivez-vous
c'est gratuit !