Guy de maupassant le gueux texte intégral et analyse

Pages: 14 (3309 mots) Publié le: 2 janvier 2012
LE GUEUX
    Il avait connu des jours meilleurs, malgré sa misère et son infirmité.
    A l'âge de quinze ans, il avait eu les deux jambes écrasées par une voiture sur la grand'route de Varville. Depuis ce temps-là, il allait en se traînant le long des chemins, à travers les cours des fermes, balancé sur ses béquilles qui lui avaient fait remonter les épaules à la hauteur des oreilles. Sa têtesemblait enfoncée entre deux montagnes.
    Enfant trouvé dans un fossé par le curé des Billettes, la veille du jour des morts, et baptisé, pour cette raison, Nicolas Toussaint, élevé par charité, demeuré étranger à toute instruction, estropié* après avoir bu quelques verres d'eau-de-vie offerts par le boulanger du village, histoire de rire, et, depuis lors, vagabond, il ne savait rien faireautre chose que tendre la main.
    Autrefois la baronne d'Avary lui abandonnait, pour dormir, une espèce de niche pleine de paille, à côté du poulailler, dans la ferme attenante au château; il était sûr, aux jours de grande famine, de trouver toujours un morceau de pain et un verre de cidre à la cuisine. Souvent il recevait encore là quelques sols* jetés par la vieille dame du haut de son perron oudes fenêtres de sa chambre. Maintenant elle était morte.
    Dans les villages, on ne lui donnait guère: on le connaissait trop; on était fatigué de lui depuis quarante ans qu'on le voyait promener de masure en masure son corps loqueteux et difforme sur ses deux pattes de bois. Il ne voulait point s'en aller cependant, parce qu'il ne connaissait pas autre chose sur la terre que ce coin de pays,ces trois ou quatre hameaux où il avait traîné sa vie misérable. Il avait mis des frontières à sa mendicité et il n'aurait jamais passé les limites qu'il était accoutumé de ne point franchir.
    Il ignorait si le monde s'étendait encore loin derrière les arbres qui avaient toujours borné sa vue. Il ne se le demandait pas. Et quand les paysans, las de le rencontrer toujours au bord de leurs champsou le long de leurs fossés, lui criaient:
    - Pourquoi qu'tu n'vas point dans l's autes villages, au lieu d'béquiller toujours par ci?
    Il ne répondait pas et s'éloignait, saisi d'une peur vague de l'inconnu d'une peur de pauvre qui redoute confusément mille choses, les visages nouveaux, les injures, les regards soupçonneux des gens qui ne le connaissaient pas, et les gendarmes qui vontdeux par deux sur les routes et qui le faisaient plonger, par instinct, dans les buissons ou derrière les tas de cailloux.
    Quand il les apercevait au loin, reluisants sous le soleil, il trouvait soudain une agilité singulière une agilité de monstre pour gagner quelque cachette. Il dégringolait de ses béquilles, se laissait tomber à la façon d'une loque, et il se roulait en boule, devenait toutpetit, invisible, rasé comme un lièvre au gîte, confondant ses haillons bruns avec la terre
    Il n'avait pourtant jamais eu d'affaires avec eux. Mais il portait cela dans le sang, comme s'il eût reçu cette crainte et cette ruse de ses parents qu'il n'avait point connus.
    Il n'avait pas de refuge, pas de toit, pas de hutte, pas d'abri. Il dormait partout, en été, et l'hiver il se glissaitsous les granges ou dans les étables avec une adresse remarquable. Il déguerpissait toujours avant qu'on se fût aperçu de sa présence. Il connaissait les trous pour pénétrer dans les bâtiments; et le maniement des béquilles ayant rendu ses bras d'une vigueur surprenante, il grimpait à la seule force des poignets jusque dans les greniers à fourrages où il demeurait parfois quatre ou cinq jours sansbouger, quand il avait recueilli dans sa tournée des provisions suffisantes.
    Il vivait comme les bêtes des bois, au milieu des hommes, sans connaître personne, sans aimer personne, n'excitant chez les paysans qu'une sorte de mépris indifférent et d'hostilité résignée. On l'avait surnommé "Cloche", parce qu'il se balançait, entre ses deux piquets de bois ainsi qu'une cloche entre ses...
Lire le document complet

Veuillez vous inscrire pour avoir accès au document.

Vous pouvez également trouver ces documents utiles

  • Explication de texte le gueux guy de maupassant
  • Analyse partielle du texte : "une vie" de guy de maupassant
  • La chevelure maupassant texte intégral
  • texte ' Coco' de Guy de maupassant
  • Texte de Guy de Maupassant
  • La main de guy de maupassant, analyse
  • Analyse de la ficelle
  • Guy de maupassant

Devenez membre d'Etudier

Inscrivez-vous
c'est gratuit !