Jaques d'amour (tout)

Pages: 49 (12148 mots) Publié le: 17 mars 2013
I

Là-bas, à Nouméa, lorsque Jacques Damour regardait l’horizon vide de la mer, il croyait y voir parfois toute son histoire, les misères du siège, les colères de la commune, puis cet arrachement qui l’avait jeté si loin, meurtri et comme assommé. Ce n’était pas une vision nette des souvenirs où il se plaisait et s’attendrissait, mais la sourde rumination d’une intelligence obscurcie, quirevenait d’elle-même à certains faits restés debout et précis, dans l’écroulement du reste.

À vingt-six ans, Jacques avait épousé Félicie, une grande belle fille de dix-huit ans, la nièce d’une fruitière de la Villette, qui lui louait une chambre.

Lui, était ciseleur sur métaux et gagnait jusqu’à des douze francs par jour ; elle, avait d’abord été couturière ; mais, comme ils eurent tout desuite un garçon, elle arriva bien juste à nourrir le petit et à soigner le ménage. Eugène poussait gaillardement. Neuf ans plus tard, une fille vint à son tour ; et celle-là, Louise, resta longtemps si chétive, qu’ils dépensèrent beaucoup en médecins et en drogues.

Pourtant, le ménage n’était pas malheureux. Damour faisait bien parfois le lundi ; seulement, il se montrait raisonnable, allait secoucher, s’il avait trop bu, et retournait le lendemain au travail, en se traitant lui-même de propre à rien. Dès l’âge de douze ans, Eugène fut mis à l’étau. Le gamin savait à peine lire et écrire, qu’il gagnait déjà sa vie. Félicie, très propre, menait la maison en femme adroite et prudente, un peu « chienne » peut-être, disait le père, car elle leur servait des légumes plus souvent que de laviande, pour mettre des sous de côté, en cas de malheur. Ce fut leur meilleure époque. Ils habitaient, à Ménilmontant, rue des Envierges, un logement de trois pièces, la chambre du père et de la mère, celle d’Eugène, et une salle à manger où ils avaient installé les étaux, sans compter la cuisine et un cabinet pour Louise. C’était au fond d’une cour, dans un petit bâtiment ; mais ils avaient toutde même de l’air, car leurs fenêtres ouvraient sur un chantier de démolitions, où, du matin au soir, des charrettes venaient décharger des tas de décombres et de vieilles planches.

Lorsque la guerre éclata, les Damour habitaient la rue des Envierges depuis dix ans. Félicie, bien qu’elle approchât de la quarantaine, restait jeune, un peu engraissée, d’une rondeur d’épaules et de hanches qui enfaisait la belle femme du quartier.

Au contraire, Jacques s’était comme séché, et les huit années qui les séparaient le montraient déjà vieux à côté d’elle. Louise, tirée de danger, mais toujours délicate, tenait de son père, avec ses maigreurs de fillette ; tandis qu’Eugène, alors âgé de dix-neuf ans, avait la taille haute et le dos large de sa mère. Ils vivaient très unis, en dehors desquelques lundis où le père et le fils s’attardaient chez les marchands de vin. Félicie boudait, furieuse des sous mangés. Même, à deux ou trois reprises, ils se battirent ; mais cela ne tirait point à conséquence, c’était la faute du vin, et il n’y avait pas dans la maison de famille plus rangée. On les citait pour le bon exemple. Quand les Prussiens marchèrent sur Paris, et que le terrible chômagecommença, ils possédaient plus de mille francs à la Caisse d’épargne. C’était beau, pour des ouvriers qui avaient élevé deux enfants.

Les premiers mois du siège ne furent donc pas très durs. Dans la salle à manger, où les étaux dormaient, on mangeait encore du pain blanc et de la viande. Apitoyé par la misère d’un voisin, un grand diable de peintre en bâtiment nommé Berru et qui crevait de faim,Damour put même lui faire la charité de l’inviter à dîner parfois ; et bientôt le camarade vint matin et soir. C’était un farceur ayant le mot pour rire, si bien qu’il finit par désarmer Félicie, inquiète et révoltée devant cette large bouche qui engloutissait les meilleurs morceaux. Le soir, on jouait aux cartes, en tapant sur les Prussiens. Berru, patriote, parlait de creuser des mines, des...
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