Jean Paul Sartre Les Mots

Pages: 224 (55975 mots) Publié le: 17 août 2015
Jean-Paul Sartre

Les Mots

A madame Z.

I

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En Alsace, aux environs de 1850, un instituteur
accablé d'enfants consentit à se faire épicier. Ce
défroqué voulut une compensation: puisqu'il renonçait à
former les esprits, un de ses fils formerait les âmes; il y
aurait un pasteur dans la famille, ce serait Charles.
Charles se déroba, préféra courir les routes sur la trace
d'une écuyère.On retourna son portrait contre le mur et
fit défense de prononcer son nom. A qui le tour?
Auguste se hâta d'imiter le sacrifice paternel: il entra
dans le négoce et s'en trouva bien. Restait Louis, qui
n'avait pas de prédisposition marquée: le père s'empara
de ce garçon tranquille et le fit pasteur en un
tournemain. Plus tard Louis poussa l'obéissance jusqu'à
engendrer à son tour un pasteur,Albert Schweitzer, dont
on sait la carrière. Cependant, Charles n'avait pas
retrouvé son écuyère; le beau geste du père l'avait
marqué: il garda toute sa vie le goût du sublime et mit
son zèle à fabriquer de grandes circonstances avec de
petits événements. Il ne songeait pas, comme on voit, à
éluder la vocation familiale: il souhaitait se vouer à une
forme atténuée de spiritualité, à un sacerdoce quilui
permît les écuyères. Le professorat fit l'affaire: Charles
choisit d'enseigner l'allemand. Il soutint une thèse sur
Hans Sachs, opta pour la méthode directe dont il se dit

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Les Mots

plus tard l'inventeur, publia, avec la collaboration de M.
Simonnot, un Deutsches Lesebuch estimé, fit une
carrière rapide: Mâcon, Lyon, Paris. A Paris, pour la
distribution des prix, il prononça un discoursqui eut les
honneurs d'un tirage à part: « Monsieur le Ministre,
Mesdames, Messieurs, mes chers enfants, vous ne
devineriez jamais de quoi je vais vous parler
aujourd'hui! De la musique! » Il excellait dans les vers
de circonstance. Il avait coutume de dire aux réunions
de famille: « Louis est le plus pieux, Auguste le plus
riche; moi je suis le plus intelligent. » Les frères riaient,
lesbelles-sœurs pinçaient les lèvres. A Mâcon, Charles
Schweitzer avait épousé Louise Guillemin, fille d'un
avoué catholique. Elle détesta son voyage de noces: il
l'avait enlevée avant la fin du repas et jetée dans un
train. A soixante-dix ans, Louise parlait encore de la
salade de poireaux qu'on leur avait servie dans un buffet
de gare: « Il prenait tout le blanc et me laissait le vert. »
Ils passèrent quinzejours en Alsace sans quitter la table;
les frères se racontaient en patois des histoires
scatologiques; de temps en temps, le pasteur se tournait
vers Louise et les lui traduisait, par charité chrétienne.
Elle ne tarda pas à se faire délivrer des certificats de
complaisance qui la dispensèrent du commerce conjugal
et lui donnèrent le droit de faire chambre à part; elle
parlait de ses migraines,prit l'habitude de s'aliter, se mit
à détester le bruit, la passion, les enthousiasmes, toute la
grosse vie fruste et théâtrale des Schweitzer. Cette
femme vive et malicieuse mais froide pensait droit et
mal, parce que son mari pensait bien et de travers; parce

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qu'il était menteur et crédule, elle doutait de tout: « Ils
prétendent que la terre tourne; qu'est-ce qu'ils en savent?
»Entourée de vertueux comédiens, elle avait pris en
haine la comédie et la vertu. Cette réaliste si fine, égarée
dans une famille de spiritualistes grossiers se fit
voltairienne par défi sans avoir lu Voltaire. Mignonne et
replète, cynique, enjouée, elle devint la négation pure;
d'un haussement de sourcils, d'un imperceptible sourire,
elle réduisait en poudre toutes les grandes attitudes,
pour elle-même etsans que personne s'en aperçût. Son
orgueil négatif et son égoïsme de refus la dévorèrent.
Elle ne voyait personne, ayant trop de fierté pour
briguer la première place, trop de vanité pour se
contenter de la seconde. « Sachez, disait-elle, vous
laisser désirer. » On la désira beaucoup, puis de moins
en moins, et, faute de la voir, on finit par l'oublier. Elle
ne quitta plus guère son fauteuil...
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