Kant le mal radical

Pages: 35 (8593 mots) Publié le: 7 mars 2011
Kant, Macbeth et l’équivoque du mal

Un premier aperçu Que peut-il y avoir d’équivoque chez Kant? Quelle ambiguïté possible dans un système érigé sur le socle d’une légalité a priori structurant tout à la fois la connaissance empirique, l’action morale et la contemplation du beau? Quelle noirceur dans les lumières de cette philosophie moderne et donc éclairée? Il y a, à première vue, très peude place pour le mal, encore moins pour l’équivoque, dans l’éthique kantienne. Le sujet, rationnel et autonome, peut choisir l’obligation désintéressée avant l’intérêt personnel. Certes, il reste sensible et donc jamais complètement détaché de l’expérience et des désirs qui s’y rattachent. Encore heureux, soutient Kant. Mais il peut penser autrement, non seulement selon la loi de la nature, maisselon un principe d’action dont il est lui-même l’auteur (FM, 412, 86)1. Ce sera l’impératif catégorique kantien appelant sans cesse au désintéressement, à savoir, à une volonté bonne qui, sans maudire l’inclination personnelle, la subordonne sans faute au devoir moral. À ce titre, la définition du mal dans l’œuvre de Kant est initialement limpide : est condamnable toute action accordant une plusgrande valeur aux inclinations naturelles qu’au devoir; le mal, c’est intervertir les termes de la hiérarchie éthique en préférant le motif sensible à l’intention pure, celle qui se met au service de la moralité au nom de la moralité en soi. Pourquoi cette inversion? Encore là, une première réponse semble univoque : parce qu’on l’a choisie. D’une part, nous savons qu’une maxime déterminée uniquementpar la loi morale garantit le bien : « Le bien ou le mal signifient toujours un
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Le lecteur trouvera une liste des abréviations à la fin de l’article. Quant à la pagination, le premier chiffre réfère au Kants Gesammelte Schriften, Königlich Preussischen Akademie der Wissenschaften, le deuxième à sa traduction française lorsque requise. On trouvera les traductions utilisées en bibliographie.1

rapport à la volonté en tant que déterminée par la loi de la raison à faire de quelque chose son objet » (CRP, 60, 73)2. Tout autre mobile que cette loi serait donc contingent et contraire au devoir « qui n’autorise aucune exception en faveur de l’inclination » (FM, 421n, 98n). D’autre part, étant autonomes, nous sommes capables de nous distancier de la dite inclination et de vivre selonnos propres règles de conduite. Par conséquent, si et quand nous transgressons la loi morale, c’est parce que nous l’avons choisi et en déviant ainsi du principe du devoir il est « tout à fait certain » que nous agissons « mal » (FM, 402, 12). Comme le suggérait Éric Weil, « (L)’homme, l’être qui constitue, en tant qu’il est moral, le sens du monde et en justifie l’existence, est immoral – immoralet non seulement faible: il a choisi sa faiblesse, il a voulu le mal. Sa nature est dépravée, il l’a dépravée » 3. Qui plus est, Kant soutient dans la deuxième Critique que le jugement pratique qui nous permet de distinguer une bonne d’une mauvaise action est formel et non métaphysique (c’est l’application d’une règle universelle appliquée à l’action concrète [CRP, 68]), ce qui suppose qu’il està la portée de tous : « Ce que nous devons appeler bon, c’est ce qui doit être, au jugement de tout homme raisonnable, un objet de la faculté de désirer; quant au mal, il doit être aux yeux de chacun un objet d’horreur; ce jugement exige donc, outre le sens, la raison » (CRP, 61, 74). En somme, nul besoin d’être dans le secret des dieux pour saisir le bien, celui-ci étant le résultat d’une décisionappliquant le principe d’autonomie de la volonté. La Modernité, désespérée de rompre les chaînes d’une Église contraignante, verra dans la philosophie kantienne la réponse séculière à ses prières : la coopération
J’ai conservé l’équivalence mal/Böse dans ce texte et donc modifié la traduction de ce passage qui écrivait « mauvais ». 3 Éric Weil, Problèmes kantiens, p. 155.
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divine...
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