La Cafetière de T

Pages: 11 (2645 mots) Publié le: 11 novembre 2015
Théophile GAUTIER
1831

LA CAFETIÈRE

  
  
  
J’ai vu de sombres voiles 
Onze étoiles, 
La lune, aussi le soleil, 
Me faisaient la révérence, 
Tout le long de mon sommeil. 
La Vision de Joseph 
 

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L’année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades
d’atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours
dans une terre au fond de la Normandie.
Letemps, qui, à notre départ, promettait d’être superbe,
s’avisa de changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les
chemins creux où nous marchions étaient comme le lit d’un torrent.
Nous enfoncions dans la bourbe jusqu’aux genoux, une
couche épaisse de terre grasse s’était attachée aux semelles de nos
bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas que nous
n’arrivâmes au lieu denotre destination qu’une heure après le
coucher du soleil.
Nous étions harassés ; aussi, notre hôte, voyant les efforts que
nous faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux
ouverts, aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun
dans notre chambre.
La mienne était vaste ; je sentis, en y entrant, comme un
frisson de fièvre, car il me sembla que j’entrais dans un mondenouveau.
En effet, l’on aurait pu se croire au temps de la Régence, à
voir les dessus de porte de Boucher représentant les ​
Quatre
Saisons​
, les meubles surchargés d’ornements de rocaille du plus
mauvais goût ; et les trumeaux des glaces sculptés lourdement.
Rien n’était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes,
de houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois
robes decouleurs changeantes, un éventail semé de paillettes
d’argent, jonchaient le parquet bien ciré et, à mon grand

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étonnement, une tabatière d’écaille ouverte sur la cheminée était
pleine de tabac encore frais.
Je ne remarquai ces choses qu’après que le domestique,
déposant son bougeoir sur la table de nuit, m’eut souhaité un bon
somme, et, je l’avoue, je commençai àtrembler comme la feuille.
Je me déshabillai promptement, je me couchai, et, pour en finir
avec ces sottes frayeurs, je fermai bientôt les yeux en me tournant
du côté de la muraille.
Mais il me fut impossible de rester dans cette position : le lit
s’agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient
violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
Le feu qui flambait jetaitdes reflets rougeâtres dans l’appartement,
de sorte qu’on pouvait sans peine distinguer les personnages de la
tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
C’étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de
fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé
et aux cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
Tout à coup le feu prit unétrange degré d’activité ; une lueur
blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j’avais
pris pour de vaines peintures était la réalité ; car les prunelles de
ces êtres encadrés remuaient, scintillaient d’une façon singulière ;
leurs lèvres s’ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens
qui parlent, mais je n’entendais rien que le tic-tac de la pendule et
le sifflement de labise d’automne.
Une terreur insurmontable s’empara de moi, mes cheveux se
hérissèrent sur mon front, mes dents s’entrechoquèrent à se briser,
une sueur froide inonda tout mon corps.
La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup
retentit longtemps, et, lorsqu’il fut éteint tout à fait...
Oh ! non, je n’ose pas dire ce qui arriva, personne ne me
croirait, et l’on me prendrait pour un fou.Les bougies s’allumèrent toutes seules ; le soufflet, sans
qu’aucun être visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler
le feu, en râlant comme un vieillard asthmatique, pendant que les
pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les
cendres.
Ensuite une cafetière se jeta en bas d’une table où elle était posée,
et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se...
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