La pensee

1304 mots 6 pages
Alors que la pensée grecque s’est fondée sur le concept[1], la pensée chinoise considère le processus. Il serait impertinent de dire l’une de ces pensées plus « réaliste » ou plus « exacte » que l’autre : chacune donne une « vue » différente du monde (comme l’on dit, en informatique, d’une « vue » sur une base de données ; ou, dans le langage courant, d’un « point de vue » sur un paysage). A chacune de ces vues correspond une forme spécifique d’intuition et de démarche intellectuelle. Ceux qui vivent dans l’une des deux cultures ne sont pas habiles dans l'autre. Il en va de même en musique : même si un instrumentiste n’ignore pas les autres instruments, il sera plus habile avec celui sur lequel il s’est entraîné. A celui qui pense par concepts les choses paraissent posées les unes à côté des autres selon un découpage. Même s’il sait qu’elles évoluent, il lui sera difficile de penser cette évolution. Ainsi nous savons que les entreprises sont mortelles, mais nous y vivons comme si elles étaient éternelles ; nous savons qu’à l’origine de toute institution s’est trouvé un germe fragile, mais nous avons du mal à discerner aujourd'hui les germes des institutions futures. Celui qui pense par processus a, lui, du mal à se représenter la stabilité des choses ; pour sa pensée, qui se projette spontanément à la fois vers le futur et dans le passé, le présent n’est qu’un point de mesure nulle, pratiquement imperceptible. Il est sensible au caractère éphémère de toute chose et attentif aux germes du futur. Celui dont l’esprit s’est formé selon l’une ou l’autre des deux vues n’ignore sans doute pas l’autre mais elle prend, à l’horizon de sa pensée, la forme floue de la rêverie : la méditation de l’homme des concepts vagabonde du côté du processus lorsqu'il regarde s’écouler l’eau d’un fleuve ou vaciller la flamme d’une bougie. La vue conceptuelle considère les choses et, pour pouvoir penser leur existence et leurs relations, les isole chacune du fond indifférencié sur lequel

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