Le curé et le mort

Pages: 5 (1212 mots) Publié le: 21 avril 2010
L'univers lafontainien, hanté par la célébration du désir et du plaisir, est peuplé de personnages hauts en couleur, de maquignons, de prêtres en goguette, de jeunes veuves ou de vieilles filles tracassées des ovaires. Le conteur-fabuliste définit ainsi le genre de la fable dans « Le Bûcheron et Mercure » : « Une ample comédie aux cent actes divers/ Et dont la scène est l'Univers » (Livre V,fable I). La Fontaine ne se prive pas de critiquer, tout particulièrement, les mœurs du clergé. La satire anticléricale, par sa virulence inouïe, tourne le dos au modèle rustique de l'apologue ésopique. La fable intitulée « Le Curé et le Mort » (Livre VII, Fable XI) est une petite scène de genre, teintée d'humour rose, à mi-chemin du pamphlet et du conte pornographique, qui relate un accident de lacirculation (une sortie de route d'un corbillard). L'anecdote n'avait pas échappé à Madame de Sévigné (1626-1696) qui ne manque pas de raconter l'incident à sa fille Françoise Marguerite, dans sa truculente correspondance. Dans une lettre adressée donc à la comtesse de Grignan, datée du 26 février 1672, elle écrit : « Monsieur de Boufflers a tué un homme après sa mort. Il était dans sa bière et encarrosse ; on le menait à une lieue de Boufflers pour l'enterrer ; son curé était avec le corps. On verse : la bière coupe le cou au pauvre curé ». La Fontaine va raconter les choses d'une toute autre façon.

Un mort s'en allait tristement
S'emparer de son dernier gîte ;
Un Curé s'en allait gaiement
Enterrer ce mort au plus vite.
Notre défunt était en carrosse porté,
Bien et dûmentempaqueté,
Et vêtu d'une robe, hélas ! qu'on nomme bière,
Robe d'hiver, robe d'été,
Que les morts ne dépouillent guère.
Le Pasteur était à côté,
Et récitait à l'ordinaire
Maintes dévotes oraisons,
Et des psaumes et des leçons,
Et des versets et des répons :
Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
On vous en donnera de toutes les façons ;
Il ne s'agit que du salaire.
Messire Jean Chouart couvaitdes yeux son mort,
Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor,
Et des regards semblait lui dire :
Monsieur le Mort, j'aurai de vous
Tant en argent, et tant en cire,
Et tant en autres menus coûts.
Il fondait là-dessus l'achat d'une feuillette
Du meilleur vin des environs ;
Certaine nièce assez propette
Et sa chambrière Pâquette
Devaient voir des cotillons.
Sur cette agréable pensée
Un heurtsurvient, adieu le char.
Voilà Messire Jean Chouart
Qui du choc de son mort a la tête cassée :
Le Paroissien en plomb entraîne son Pasteur ;
Notre Curé suit son Seigneur ;
Tous deux s'en vont de compagnie.
Proprement toute notre vie ;
Est le curé Chouart, qui sur son mort comptait,
Et la fable du Pot au lait.

La Fontaine met en scène un « pasteur » (ne nous trompons pas, il s'agit biend'un prêtre catholique, qui guide ses brebis, ses ouailles, ses paroissiens) qui a tout du proxénète, du tenancier de maison close, du souteneur. Le saint homme caresse l'espoir d'obtenir les faveurs de sa nièce et celles de sa femme de chambre, Pâquette. Le conteur malicieux charge le trait en entrecroisant les thèmes de l'inceste (relation incestueuse entre ce « père » de l'Eglise et sa proprenièce), du maquereautage, du proxénétisme (le barbon vicieux, le suborneur qui soudoie les faveurs de jeunes filles), de la prostitution (le bercail du seigneur est assimilé ici à un lupanar ; le prénom « Pâquette » était communément porté par les prostituées qui faisaient le tapin sur les trottoirs parisiens au XVII° siècle), du triolisme si souvent exploité par la littérature libertine (le curérêve d'une « partie carrée »), du fétichisme (le moine entremetteur qui renifle les dessous féminins) et de l'ivrognerie (une « feuillette » désigne au XVII° siècle une barrique, un tonneau de vin).

Dans cette fable, La Fontaine fustige à la fois les mœurs dépravées du clergé, la fausse dévotion des ecclésiastiques et le mercantilisme de la religion, et tout particulièrement celui des...
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