Le discours de la servitude volontaire ou le contr’un*

Pages: 58 (14396 mots) Publié le: 30 janvier 2012
LE DISCOURS
DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
OU LE CONTR’UN*

Etienne de LA BOÉTIE

(Sarlat [Dordogne – France],
1er novembre 1530 – Germignan, 18 août 1563)

Manuscrit de Mesme

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D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y voy,

Qu’un sans plus soit maistre, et qu’un seul soit le roy ;

ce disoit Ulisse en Homere parlant en public. S’il n’eust rienplus dit, sinon,
D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y voy, c’estoit autant bien dit que rien plus : mais au lieu que pour le raisonner il falloit dire que la domination de plusieurs ne pouvoit estre bonne, puisque la puissance d’un seul, deslors qu’il prend ce tiltre de maistre, est dure et desraisonnable ; il est allé adjouter tout au rebours,

Qu’un sans plus soit le maistre, etqu’un seul soit roy.

Il en faudrait davanture excuser Ulisse, auquel possible lors estoit besoin d’user de ce langage pour appaiser la revolte de l’armée conformant je croy son propos plus au temps qu’à la verité. Mais a parler a bon escient c’est un extreme malheur d’estre subjet a un maistre duquel on ne se peut jamais asseurer qu’il soit bon, puis qu’il est tousjours en sa puissance d’estremauvais quand il voudra ; et d’avoir plusieurs maistres, c’est autant qu’on en a, autant de fois estre extremement malheureux. Si ne veux je pas pour ceste heure debattre ceste question tant pourmentée, si les autres façons de republique sont meilleures que la monarchie, ancor voudrois je scavoir avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les republicques, si elle en y doit avoiraucun ; pource qu’il est malaisé de croire qu’il y ait rien de public en ce gouvernement ou tout est a, mais ceste question est reservée pour un autre temps et demanderoit bien son traité à part, ou plustost ameneroit quand et soy toutes les disputes politiques.

Pour ce coup je ne voudrois sinon entendre comm’il se peut fait que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nationsendurent quelque fois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils luy donnent ; qui n’a pouvoir de leur nuire, sinon tant qu’ils ont vouloir de l’endurer ; qui ne scauroit leur faire mal aucun, sinon lors qu’ils aiment mieulx le souffrir que lui contredire. Grand chose certes et toutesfois si commune qu’il s’en faut de tant plus douloir et moins s’esbahir, voir un million d’hommes servirmiserablement aiant le col sous le joug non pas contrains par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmes par le nom seul d’un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance puis qu’il est seul, ny aimer les qualités puis qu’il est en leur endroit inhumain et sauvage. La foiblesse d’entre nous hommes est telle, qu’il faut souvent que nous obeissions a la force ; il estbesoin de temporiser, nous ne pouvons pas tousjours estre les plus forts. Doncques si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir a un, comme la cité d’Athenes aux tren-te tirans, il ne se faut pas esbahir qu’elle serve, mais se plaindre de l’accident ; ou bien plustost ne s’esbahir ni ne s’en plaindre mais porter le mal patiemment, et se reserver a l’advenir a meilleure fortune.Nostre nature est ainsi que les communs devoirs de l’amitié emportent une bonne partie du cours de nostre vie ; il est raisonnable d’aimer la vertu, d’estimer les beaus faicts, de reconnoistre le bien d’ou l’on l’a receu, et diminuer souvent de nostre aise pour augmenter l’honneur et avantage de celui qu’on aime et qui le merite. Ainsi doncques si les habitans d’un pais ont trouvé quelque grandpersonnage qui leur ait monstré par espreuve une grand preveoiance pour les garder, une grand hardiesse pour les defendre, un grand soing pour les gouverner ; si dela en avant ils s’apprivoisent de lui obéir, et s’en fier tant que de lui donner quelques avantages, je ne scay si ce seroit sagesse, de tant qu’on l’oste de la ou il faisoit bien pour l’avancer en lieu ou il pourra mal faire ; mais...
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