Le Horla

Pages: 186 (46303 mots) Publié le: 9 février 2014
Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

Guy de Maupassant

LE HORLA

1887

TABLE DES MATIÈRES

À PROPOS DE CETTE ÉDITION ÉLECTRONIQUE

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http://maupassant.free.fr : le site de référence sur Maupassant, à consulter impérativement – l’œuvre intégrale, bibliographie, biographie, etc.

–3–

Le Horla1
……………………………
8 mai.– Quelle journée admirable ! J’ai passé toute la matinée étendu sur l’herbe, devant ma maison, sous l’énorme platane qui la couvre, l’abrite et l’ombrage tout entière. J’aime ce
pays, et j’aime y vivre parce que j’y ai mes racines, ces profondes
et délicates racines, qui attachent un homme à la terre où sont
nés et morts ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce
qu’on mange, auxusages comme aux nourritures, aux locutions
locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages et de l’air lui-même.
J’aime ma maison où j’ai grandi. De mes fenêtres, je vois la
Seine qui coule, le long de mon jardin, derrière la route, presque
chez moi, la grande et large Seine, qui va de Rouen au Havre,
couverte de bateaux qui passent.
À gauche, là-bas, Rouen, la vasteville aux toits bleus, sous
le peuple pointu des clochers gothiques. Ils sont innombrables,
frêles ou larges, dominés par la flèche de fonte de la cathédrale,
et pleins de cloches qui sonnent dans l’air bleu des belles matinées, jetant jusqu’à moi leur doux et lointain bourdonnement de
fer, leur chant d’airain que la brise m’apporte, tantôt plus fort et
tantôt plus affaibli, suivant qu’elles’éveille ou s’assoupit.
Comme il faisait bon ce matin !
1

Texte publié pour la première fois dans le recueil auquel il donne
son nom, Le Horla, aux Édition Ollendorff, recueil annoncé à la Bibliographie de la France le 25 mai 1887.

–4–

Vers onze heures, un long convoi de navires, traînés par un
remorqueur, gros comme une mouche, et qui râlait de peine en
vomissant une fumée épaisse,défila devant ma grille.
Après deux goélettes anglaises, dont le pavillon rouge ondoyait sur le ciel, venait un superbe trois-mâts brésilien, tout
blanc, admirablement propre et luisant. Je le saluai, je ne sais
pourquoi, tant ce navire me fit plaisir à voir.
15 mai. – J’ai un peu de fièvre depuis quelques jours ; je
me sens souffrant, ou plutôt je me sens triste.
D’où viennent ces influencesmystérieuses qui changent en
découragement notre bonheur et notre confiance en détresse ?
On dirait que l’air, l’air invisible est plein d’inconnaissables
Puissances, dont nous subissons les voisinages mystérieux. Je
m’éveille plein de gaieté, avec des envies de chanter dans la
gorge. – Pourquoi ? – Je descends le long de l’eau ; et soudain,
après une courte promenade, je rentre désolé,comme si quelque malheur m’attendait chez moi. – Pourquoi ? – Est-ce un
frisson de froid qui, frôlant ma peau, a ébranlé mes nerfs et assombri mon âme ? Est-ce la forme des nuages, ou la couleur du
jour, la couleur des choses, si variable, qui, passant par mes
yeux, a troublé ma pensée ? Sait-on ? Tout ce qui nous entoure,
tout ce que nous voyons sans le regarder, tout ce que nous frôlons sansle connaître, tout ce que nous touchons sans le palper,
tout ce que nous rencontrons sans le distinguer, a sur nous, sur
nos organes et, par eux, sur nos idées, sur notre cœur lui-même,
des effets rapides, surprenants et inexplicables.
Comme il est profond, ce mystère de l’Invisible ! Nous ne le
pouvons sonder avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne
savent apercevoir ni le trop petit,ni le trop grand, ni le trop
près, ni le trop loin, ni les habitants d’une étoile, ni les habitants
d’une goutte d’eau… avec nos oreilles qui nous trompent, car

–5–

elles nous transmettent les vibrations de l’air en notes sonores.
Elles sont des fées qui font ce miracle de changer en bruit ce
mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la
musique, qui rend chantante...
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